Ankara continue d’ignorer les décisions contraignantes de la plus haute cour européenne des droits de l’homme
Levent Kenez/Stockholm
La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a rendu un nouveau jugement contre la Turquie après avoir rejeté la demande du gouvernement de renvoyer l’affaire Abo c. Turquie devant sa Grande Chambre, suscitant des inquiétudes quant au refus persistant d’Ankara de se conformer aux décisions contraignantes de la plus haute instance européenne des droits de l’homme.
La Grande Chambre de la cour a, le 23 mars 2026, rejeté l’appel de la Turquie, rendant définitif un arrêt du 13 novembre 2025 qui avait constaté des violations du droit à un procès équitable au titre de l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’homme. L’arrêt portait sur la manière dont les tribunaux turcs avaient traité une demande de réouverture des procédures pénales suite à un précédent jugement de violation dans la même affaire.
Dans sa décision, la cour basée à Strasbourg a conclu que les juridictions turques avaient rejeté la demande de révision du requérant en utilisant ce qu’elle a qualifié de raisonnement automatique et insuffisant, sans évaluer correctement les conséquences juridiques de la violation antérieure des droits. La cour a estimé qu’une telle approche portait atteinte au droit du requérant à un procès équitable.
L’affaire concerne Davut Abo, qui avait obtenu en 2013 un arrêt de la CEDH constatant qu’il s’était vu refuser l’accès à un avocat pendant sa garde à vue. Malgré cette décision antérieure, les tribunaux turcs avaient refusé de rouvrir son dossier, arguant que la violation procédurale n’avait pas affecté le fond de l’affaire ni le verdict de condamnation.
La cour européenne a rejeté ce raisonnement. Elle a déclaré que des vices de procédure graves tels que le recours à des déclarations obtenues sans assistance juridique ne peuvent être considérés comme sans incidence sur l’issue d’un procès. Elle a estimé que les tribunaux turcs n’avaient pas procédé à un examen approfondi et s’étaient contentés de justifications stéréotypées pour refuser un nouveau procès.
L’arrêt a également abordé les retards dans la procédure de réexamen. La cour a estimé que les démarches pour rouvrir le dossier avaient duré plus de 11 mois, violant ainsi l’exigence d’un procès dans un délai raisonnable. Elle a ordonné à la Turquie de verser une indemnisation et a déclaré qu’un nouveau procès respectant les standards d’un procès équitable constituerait la réparation la plus appropriée.
Texte de l’arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme rendu le 23 mars 2026 :
L’arrêt dépasse le cadre individuel et pointe des problèmes structurels dans la manière dont les tribunaux turcs répondent aux décisions de Strasbourg. La CEDH a explicitement critiqué la Cour constitutionnelle turque pour ne pas avoir corrigé les lacunes des décisions des juridictions inférieures. Elle a constaté que la haute cour n’avait pas exercé un contrôle effectif et avait rejeté les recours du requérant sans examiner sérieusement le fond des violations.
La cour a noté que la Cour constitutionnelle s’était appuyée sur l’argument selon lequel elle ne devait pas agir comme un « quatrième degré de juridiction », c’est-à-dire qu’elle ne devait pas fonctionner comme un niveau d’appel supplémentaire réexaminant les faits et les preuves, évitant ainsi un contrôle approfondi du raisonnement des tribunaux inférieurs. Selon la CEDH, cette approche a contribué à un schéma dans lequel les juridictions nationales résistent à l’application des arrêts contraignants en matière de droits de l’homme.
Le juriste Ufuk Yeşil a écrit sur X que cet arrêt est important car il clarifie la manière dont les demandes de révision suite aux décisions de la cour européenne doivent être traitées. Il a noté que le rejet de l’appel turc par la Grande Chambre rendait définitive la constatation de violation et soulignait le caractère contraignant de la décision.
Yeşil a déclaré que la cour avait clairement établi que le rejet des demandes de révision avec des raisonnements stéréotypés violait le droit à un procès équitable, surtout dans les cas impliquant des vices de procédure graves comme des déclarations obtenues sans présence d’avocat. Il a ajouté que la cour considérait également la phase de révision comme faisant partie de la détermination des charges pénales, ce qui implique qu’elle doit pleinement respecter les garanties d’un procès équitable. Selon Yeşil, l’arrêt critique aussi la Cour constitutionnelle turque pour son inertie face à la résistance illégale des juridictions inférieures, permettant ainsi l’émergence d’une culture de non-conformité judiciaire. Il a déclaré que la CEDH accusait la haute cour d’affaiblir les protections du procès équitable en n’exerçant pas un contrôle approprié.
L’arrêt Abo s’ajoute à une série croissante de décisions dans lesquelles la cour européenne a constaté que la Turquie n’applique pas pleinement ses arrêts. Bien que le système conventionnel exige des États membres qu’ils se conforment aux décisions définitives, leur exécution dépend des mesures correctives prises par les autorités nationales.

Les données récentes montrent que la Turquie reste le pays avec le plus grand nombre de requêtes devant la CEDH parmi les 46 États membres du Conseil de l’Europe. Selon le rapport annuel 2025 de la cour, 6 743 nouvelles requêtes ont été déposées contre la Turquie au cours de l’année, et 18 464 affaires étaient pendantes au 31 décembre, représentant plus d’un tiers du total des dossiers de la cour.
Le rapport indique également que la cour a rendu 74 arrêts concernant la Turquie en 2025, constatant au moins une violation dans 66 d’entre eux. Les violations les plus fréquentes concernaient le droit à un procès équitable et le droit à la liberté et à la sûreté.
Une part importante de ces affaires découle des mesures prises après la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, notamment les arrestations, les détentions et les licenciements de la fonction publique. La cour a noté que de nombreuses requêtes soulèvent des questions juridiques similaires et sont donc examinées par groupes, ce qui signifie que le nombre de personnes concernées est bien plus élevé que le nombre d’arrêts.
Parmi les constatations les plus graves figurent les violations de l’article 7 de la convention, qui interdit les peines sans base légale. En 2025, trois des cinq violations de l’article 7 constatées dans tous les États membres concernaient la Turquie. La cour a estimé que les tribunaux turcs appliquaient le droit pénal de manière imprévisible, portant ainsi atteinte au principe de légalité.
La concentration de telles violations dans les affaires turques a été décrite dans le rapport de la cour comme révélatrice de problèmes systémiques. L’article 7 est considéré comme absolu dans le cadre de la convention, ce qui signifie qu’il ne souffre aucune exception, même en temps de crise.
Malgré ces constatations répétées, le volume des requêtes en provenance de Turquie reste élevé. La cour a signalé environ 650 nouveaux dossiers dans les premières semaines de 2026 seulement, ce qui suggère que le flux de plaintes se poursuit.
L’arrêt Abo alimente les inquiétudes quant au non-alignement des pratiques judiciaires turques avec les standards européens des droits de l’homme. En rendant définitif cet arrêt, la cour européenne a une nouvelle fois signifié que les juridictions nationales doivent rendre des décisions motivées et substantielles lorsqu’elles traitent des violations des droits.
La décision soulève également une question plus large. Alors que la CEDH continue de rendre des arrêts détaillés, leur impact dépend de la prise en compte sérieuse par les autorités nationales. Dans le cas de la Turquie, le schéma identifié par la cour suggère que la conformité reste inconstante, soulevant des interrogations persistantes sur l’efficacité du système conventionnel pour garantir la responsabilité.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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