Israël s’apprête à reconnaître le génocide arménien de 1915, accentuant les tensions avec la Turquie
Les points importants
- Reconnaissance officielle : Le chef de la diplomatie israélienne propose de qualifier de génocide les massacres d’Arméniens de 1915, une décision qui pourrait être entérinée par le Parlement.
- Tensions régionales : Cette initiative intervient dans un contexte de rivalité croissante entre Israël et la Turquie, notamment sur la Syrie, Gaza et l’équilibre des pouvoirs au Moyen-Orient.
- Instrumentalisation politique : Au-delà de la « dette morale », ce geste permet à Israël de fragiliser Ankara sur un dossier historique sensible, tout en étant accusé de « deux poids, deux mesures » sur la question du génocide.
Le ministre israélien des Affaires étrangères, Gideon Sa’ar, a annoncé jeudi son intention de soumettre au gouvernement une résolution reconnaissant comme génocide les massacres d’Arméniens perpétrés en 1915 sous l’Empire ottoman. Une décision qui devrait irriter la Turquie, alors que le discours israélien présente de plus en plus Ankara comme une menace stratégique.
Sa’ar a annoncé sur X qu’il soumettrait un projet de résolution lors de la prochaine réunion du gouvernement israélien.
Si elle est approuvée par le gouvernement, la résolution sera transmise à la Knesset, le Parlement israélien, pour un vote.
Sa’ar a qualifié cette reconnaissance d’« obligation morale et historique » et a estimé que le déni, la minimisation ou la distorsion de la vérité historique devaient être condamnés.
Cette proposition marquerait un changement dans la politique d’État israélienne.
Israël débat de cette reconnaissance depuis des années, mais avait jusqu’à présent évité toute action formelle, notamment pour préserver ses relations avec la Turquie et l’Azerbaïdjan, deux pays qui rejettent le terme de génocide.
Les massacres de 1915 restent l’un des dossiers les plus sensibles de la politique étrangère turque.
Les Arméniens, de nombreux historiens et plus de trente pays estiment que la mort des Arméniens pendant la Première Guerre mondiale constitue un génocide.
La Turquie, État successeur de l’Empire ottoman, reconnaît que des Arméniens sont morts pendant la guerre, mais rejette la qualification de génocide, arguant que ces décès sont survenus dans un contexte d’effondrement en temps de guerre, de maladie, de famine, de déplacements forcés et de violences intercommunautaires, et non d’une politique d’extermination d’État.
Cette question a un poids juridique et politique pour Ankara, qui condamne régulièrement les gouvernements et parlements étrangers qui utilisent le terme de génocide.
La démarche de Sa’ar intervient à un moment où les relations entre la Turquie et Israël sont tendues sur de nombreux sujets.
La campagne militaire israélienne à Gaza reste au cœur de la confrontation publique. Le président Recep Tayyip Erdoğan a accusé Israël de génocide et comparé le gouvernement du Premier ministre Benjamin Netanyahu à l’Allemagne nazie.
Mais la rupture déclarée de la Turquie avec Israël a été accueillie avec scepticisme en raison des données commerciales et des enquêtes montrant que des flux commerciaux et énergétiques liés à la Turquie continuent d’alimenter Israël, malgré l’annonce par Ankara en mai 2024 de l’arrêt des échanges.
Cette contradiction a renforcé l’idée que la rupture actuelle n’est pas motivée par la question de Gaza.
Le tableau d’ensemble inclut la guerre en Iran, l’ordre régional après la chute du président syrien Bachar al-Assad, le Liban, Jérusalem, Chypre et la Méditerranée orientale.
Le président américain Donald Trump a déclaré cette semaine qu’Erdoğan s’était tenu à l’écart de la guerre en Iran après qu’il le lui a demandé.
« Il était un candidat de premier plan pour entrer en guerre contre l’Iran, peut-être du côté iranien, car il n’est pas un grand fan d’Israël », a déclaré Trump à des journalistes à la Maison-Blanche.
La remarque de Trump reflète une discussion plus large, en Israël et aux États-Unis, sur la place de la Turquie dans la région après l’affaiblissement de la position iranienne par Israël et les États-Unis.
Ce débat s’est intensifié dans les médias et les cercles sécuritaires israéliens.
En avril, le Jerusalem Post a publié une analyse sous le titre « La Turquie est le nouvel Iran », citant l’analyste de sécurité israélien Yoni Ben Menachem, qui soutenait qu’Erdoğan tentait de construire un bloc sunnite capable de remplacer le rôle régional affaibli de l’Iran.
En juin, Israel Hayom a averti que l’establishment sécuritaire israélien observait la Turquie avec une inquiétude croissante et décrivait la Turquie comme un « État tournant », c’est-à-dire un pays qui n’est pas formellement un ennemi mais qui pourrait évoluer dans cette direction.
La même analyse soutenait qu’un axe sunnite dirigé par la Turquie et le Qatar pourrait devenir un défi majeur pour Israël, même si l’Iran restait affaibli.
La rhétorique est également passée de l’analyse aux attaques politiques directes.
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a qualifié Erdoğan de « dictateur antisémite » ce mois-ci, après que le président turc a déclaré que les frappes israéliennes en Syrie et au Liban avaient atteint un point où elles menaçaient la Turquie.
Netanyahu a accusé Erdoğan de soutenir le Hamas, d’emprisonner ses opposants politiques et de commettre un génocide contre les Kurdes.
Le ministre de la Défense Israel Katz a également employé un langage de plus en plus personnel, qualifiant Erdoğan de « tigre de papier » en avril et rejetant plus tard les propos du ministre turc de l’Intérieur Mustafa Çiftçi, qui se voyait comme le futur gouverneur de Jérusalem, en déclarant : « Jérusalem n’est pas Constantinople. »
La Syrie reste également une arène de cette rivalité.
La Turquie est devenue l’une des principales puissances extérieures dans la Syrie post-Assad, tandis qu’Israël a étendu ses opérations militaires dans le pays et s’oppose à toute infrastructure militaire qui pourrait limiter sa liberté d’action.
Israël recalibre sa carte des menaces après la guerre en Iran et alors que la Turquie cherche un rôle plus important dans une région où l’influence de l’Iran a été endommagée mais pas effacée.
Dans ce contexte, la reconnaissance des massacres de 1915 comme génocide donne à Israël un moyen de frapper l’un des différends historiques les plus sensibles de la Turquie, tout en présentant cette démarche comme un acte moral.
Cette décision expose également Israël à des accusations de morale sélective.
Israël cherche à reconnaître comme génocide les massacres d’Arméniens vieux de plus d’un siècle, tout en rejetant les accusations de génocide concernant sa propre conduite à Gaza, y compris l’affaire portée par l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice.
La proposition de Sa’ar fait suite à une déclaration personnelle de Netanyahu en août 2025, dans laquelle il disait reconnaître le génocide arménien.
Cette déclaration ne constituait pas une reconnaissance officielle par Israël.
Une résolution du gouvernement et un vote de la Knesset iraient plus loin, transformant la reconnaissance en politique d’État formelle.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.
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