La Turquie en tête des violations des droits humains en Europe, la Cour européenne dénonce des atteintes répétées au principe « Nul crime sans loi »
Levent Kenez/Stockholm
La Turquie demeure le pays le plus fréquemment mis en cause devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) en 2025, malgré une diminution du nombre total de requêtes comparé à l’année précédente, selon le rapport annuel publié à Strasbourg.
Le rapport indique que 6 743 nouvelles requêtes contre la Turquie ont été enregistrées en 2025, contre 4 450 en 2024 mais en baisse par rapport aux 8 341 de 2023. La Turquie occupe la première place parmi les 46 États membres du Conseil de l’Europe pour le nombre de requêtes pendantes devant la CEDH. Au 31 décembre 2025, 18 464 requêtes concernant la Turquie étaient en attente, dépassant largement celles visant la Russie (7 177), l’Ukraine (4 004) et la Pologne (3 517). Bien que le volume global des dossiers de la Cour ait diminué de 11 % en 2025 pour atteindre 53 450 affaires en suspens, les requêtes concernant la Turquie représentent encore plus d’un tiers du total, soulignant la part disproportionnée du pays.
Le rapport annuel attribue plus de 80 % des requêtes en provenance de Turquie aux mesures prises après la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, incluant arrestations, détentions provisoires, poursuites pénales et licenciements de la fonction publique. La Cour note que nombre de ces affaires soulèvent des questions juridiques similaires et ont donc été regroupées pour examen, une approche procédurale qui minimise considérablement le nombre réel de personnes affectées par les violations identifiées dans les jugements individuels.
En 2025, la Cour a rendu 74 arrêts concernant la Turquie, soit sur des requêtes individuelles soit groupées. Dans 66 de ces arrêts, la Cour a constaté au moins une violation de la Convention européenne des droits de l’homme. Six arrêts n’ont relevé aucune violation, tandis que deux affaires ont été résolues par d’autres moyens procéduraux.
Les violations les plus fréquentes concernaient l’article 6 de la Convention, garantissant le droit à un procès équitable. La Cour a constaté des violations de l’article 6 dans 24 affaires impliquant la Turquie. L’article 5, protégeant le droit à la liberté et à la sûreté, suivait de près avec 21 arrêts relevant des violations liées à des détentions illégales ou à un contrôle judiciaire insuffisant.

Parmi les violations enregistrées en 2025, celles relatives à l’article 7 de la Convention – interdisant les peines sans base légale – revêtaient une importance juridique particulière. L’article 7 consacre le principe de légalité en droit pénal, exigeant que les infractions et peines soient clairement définies par la loi et prévisibles au moment des faits. Cette disposition interdit l’extension de la responsabilité pénale par interprétation judiciaire au détriment de l’accusé et prohibe les peines rétroactives. Dans le système conventionnel, l’article 7 est absolu et ne souffre aucune dérogation, y compris en état d’urgence.
Les tableaux statistiques de la Cour montrent que les violations de l’article 7 ont été constatées cinq fois dans tous les États membres en 2025. Trois de ces constats concernaient la Turquie. Dans chaque cas, la Cour a estimé que les juridictions nationales s’étaient appuyées sur des interprétations du droit pénal ne répondant pas aux exigences conventionnelles d’accessibilité, de précision et de prévisibilité. Les arrêts ont jugé que les requérants ne pouvaient raisonnablement prévoir, au moment des faits allégués, que leurs actions entraîneraient une responsabilité pénale au regard des dispositions turques pertinentes.

Les violations de l’article 7 identifiées dans les affaires turques ne se limitaient pas à des circonstances individuelles isolées. La Cour a examiné des centaines de requêtes dans le cadre de procédures groupées, mécanisme utilisé lorsque les affaires découlent d’un même contexte factuel et soulèvent des questions juridiques identiques. Ainsi, les trois arrêts constatant des violations de l’article 7 correspondaient à de larges groupes de requérants condamnés sur la base du même raisonnement juridique. Le rapport annuel note que le regroupement réduit significativement le nombre d’arrêts rendus sans modifier le nombre de personnes affectées par la violation.
Dans son raisonnement, la Cour a réaffirmé que le principe de légalité exige plus que l’existence formelle d’une disposition légale. La responsabilité pénale doit reposer sur une norme suffisamment claire dans son champ et son interprétation au moment des faits allégués. La Cour a également souligné que les raccourcis probatoires ou présomptions remplaçant de fait la preuve individualisée d’un comportement criminel sont incompatibles avec l’article 7 lorsqu’ils conduisent à des condamnations pour des actes non clairement et prévisiblement criminalisés.

À l’échelle du Conseil de l’Europe, les violations de l’article 7 restaient exceptionnelles en 2025. La grande majorité des États membres n’ont enregistré aucun constat sous cette disposition. La concentration des violations de l’article 7 dans les affaires turques, reflétée dans les statistiques annuelles de la Cour, place la Turquie parmi les très rares pays où la Cour a identifié des lacunes systémiques dans l’application du principe de légalité au cours de l’année.
La Cour a également signalé un flux constant de nouvelles requêtes en provenance de Turquie début 2026, avec environ 650 nouveaux dossiers enregistrés dans les premières semaines de l’année. La majorité de ces requêtes émanaient de personnes licenciées de la fonction publique suite à la tentative de coup d’État de 2016.
Anticipant une nouvelle vague de requêtes massives impliquant des griefs identiques ou similaires, la Cour a introduit des mesures administratives spéciales entrées en vigueur le 1er janvier 2026. Celles-ci incluent des formulaires de couverture obligatoires, des formulaires électroniques standardisés et des exigences de dépôt individuelles pour chaque requérant, visant à gérer plus efficacement les affaires à grande échelle.
Le rapport annuel met également en lumière une augmentation des requêtes émanant de clubs sportifs turcs, notamment celles contestant l’indépendance du Comité d’arbitrage de la Fédération turque de football. Environ 60 de ces requêtes étaient pendantes fin 2025. Dans un arrêt rendu plus tôt cette année, la Cour a jugé que ce Comité ne satisfaisait pas aux exigences d’indépendance prévues par la Convention.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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