Le gouvernement d’Erdogan utilise de plus en plus la régulation d’Internet comme une arme contre l’opposition, selon un rapport
Les points importants
- Blocages massifs : Plus d'1,5 million de sites et noms de domaine bloqués en Turquie d'ici 2025, selon l'association İFÖD.
- Instrument politique : Les restrictions numériques sont systématiquement déployées lors de crises politiques, comme après l'arrestation du maire d'Istanbul.
- Contrôle accru : Le gouvernement prépare des lois pour encadrer les VPN et imposer la vérification d'identité sur les réseaux sociaux.
Levent Kenez/Stockholm
Plus d’1,5 million de sites web et noms de domaine avaient été bloqués en Turquie d’ici fin 2025, selon un nouveau rapport qui documente une expansion dramatique du contrôle gouvernemental sur la sphère numérique et décrit l’émergence d’un système où la censure en ligne est devenue un instrument courant de gestion politique.
Le rapport, publié par l’Association pour la liberté d’expression (İFÖD), révèle que les autorités turques ont restreint l’accès à 1 505 484 sites web et noms de domaine via plus de 1,28 million de décisions distinctes rendues par des centaines de tribunaux et d’institutions étatiques. Depuis des années, le gouvernement du président Recep Tayyip Erdogan a consolidé son contrôle sur une grande partie des secteurs de la télévision et de la presse écrite en Turquie par le biais de pressions réglementaires, de changements de propriété et de la mainmise des groupes médiatiques pro-gouvernementaux. En conséquence, les plateformes de médias sociaux sont devenues l’un des rares canaux par lesquels les opposants politiques, les journalistes indépendants, les militants et les citoyens ordinaires peuvent atteindre un large public sans passer par les gardiens traditionnels.
L’importance croissante de ces plateformes coïncide avec une campagne intense pour les réglementer et les restreindre. Ces conclusions interviennent alors qu’Ankara s’efforce d’étendre sa surveillance de l’activité en ligne. Plus tôt cette année, Nordic Monitor a rapporté que le gouvernement préparait une législation obligeant les utilisateurs de médias sociaux à vérifier leur identité avec leur numéro d’identification national, une mesure que le ministre de la Justice Akın Gürlek a déclaré avoir reçue le soutien des grandes plateformes. Cette proposition éliminerait une part significative de l’anonymat en ligne dans un pays où les utilisateurs de médias sociaux ont fréquemment fait l’objet d’enquêtes, de détentions et de poursuites pour leurs publications.

Le rapport de l’İFÖD suggère que ces initiatives s’inscrivent dans une transformation plus large de la gestion de l’espace numérique par les autorités turques. L’un des développements les plus significatifs documentés dans le rapport fait suite à la détention en mars 2025, puis à l’emprisonnement du maire d’Istanbul, Ekrem İmamoğlu, le rival politique le plus puissant d’Erdogan. Durant la crise politique qui a suivi, l’accès aux grandes plateformes, notamment X, YouTube, Instagram et WhatsApp, a été gravement perturbé par des restrictions de bande passante qui ont ralenti les services à l’échelle nationale.
Ces restrictions ont coïncidé avec des manifestations de masse et ont été suivies de mesures ciblant les comptes liés à des groupes étudiants, des organisations de femmes, des journalistes, des défenseurs des droits humains, des artistes et des figures de l’opposition. Le rapport présente cet épisode comme un exemple révélateur de la manière dont les restrictions numériques sont déployées pendant les périodes de tension politique, lorsque l’information circule en dehors des circuits officiels.
Une deuxième vague de restrictions est apparue plus tard dans l’année, après que la police a encerclé le siège stambouliote du principal parti d’opposition, le Parti républicain du peuple (CHP). Cette fois, les mesures se sont étendues au-delà des plateformes de médias sociaux et ont affecté les services de communication cryptés, suscitant des inquiétudes quant à une ingérence non seulement dans l’accès à l’information, mais aussi dans les communications privées.
Le rapport affirme que le système de censure turc a évolué bien au-delà du simple retrait de contenus individuels. Il décrit plutôt une structure capable de restreindre l’accès à plusieurs niveaux simultanément, des publications sur les médias sociaux et des articles de presse aux services de communication et à l’infrastructure internet.
Une attention particulière est accordée à l’article 8/A de la loi turque sur Internet, une disposition initialement introduite pour des situations impliquant la sécurité nationale et l’ordre public. Selon le rapport, cet article a de plus en plus servi de base juridique pour bloquer le journalisme, les informations liées aux manifestations et les contenus impliquant des allégations politiquement sensibles.
Le rapport soutient que cette disposition a été utilisée contre des documents concernant des allégations de corruption, de favoritisme et d’autres reportages impliquant des personnalités politiquement influentes. Loin d’être limitée à des circonstances exceptionnelles, ce mécanisme a de plus en plus fonctionné comme un outil administratif courant pendant les périodes politiquement sensibles.
L’ampleur de l’intervention documentée par le rapport dépasse les pratiques de modération de contenu que l’on observe couramment dans les pays démocratiques. Les autorités turques ciblent de plus en plus les services techniques qui soutiennent Internet lui-même, notamment les fournisseurs d’infrastructure numérique, les outils d’archivage, les services eSIM et les systèmes de gestion de noms de domaine.
Les mesures affectant des services tels que Netlify, archive.today, Duck DNS et l’infrastructure Amazon IVS illustrent une évolution vers des restrictions qui peuvent toucher simultanément un grand nombre d’utilisateurs et de sites web. Ces actions dépassent souvent largement la cible initiale, perturbant des services légitimes qui utilisent la même architecture technique.
Le rapport soulève également des préoccupations concernant la transparence et la procédure régulière. De nombreuses ordonnances de blocage auraient été rendues en utilisant un langage presque identique et sans justification juridique détaillée. Dans de nombreux cas, les éditeurs et les utilisateurs n’ont appris l’existence des restrictions qu’après que le contenu était déjà devenu inaccessible.
Ce manque de transparence a été aggravé par le rôle des entreprises de médias sociaux répondant aux demandes gouvernementales. Selon le rapport, les comptes étaient fréquemment rendus inaccessibles depuis la Turquie à la suite de demandes officielles, tandis que les utilisateurs concernés recevaient souvent peu d’informations sur la base juridique des restrictions. Il en résulte un système où le contenu peut disparaître de la vue du public avec peu de possibilités de recours juridiques significatifs.
Un autre constat important concerne la mise en œuvre des décisions de la Cour constitutionnelle. La plus haute juridiction turque a rendu des arrêts estimant que certaines mesures de blocage de contenu violaient la liberté d’expression. Pourtant, le rapport documente de nombreux cas où les tribunaux inférieurs n’ont pas levé les restrictions malgré ces décisions.
Cette défaillance a des implications qui dépassent les cas individuels. Les reportages, enquêtes et informations d’intérêt public restent souvent inaccessibles des années après que les tribunaux ont remis en cause la légalité des restrictions. L’effet cumulatif est la disparition progressive de certaines parties du registre public du paysage numérique turc.

Le rapport qualifie ce processus d’érosion de la mémoire numérique, où l’information reste formellement publiée mais effectivement inaccessible pour les lecteurs à l’intérieur du pays. Pour les journalistes, les chercheurs et les historiens, les conséquences à long terme dépassent le débat politique actuel et affectent la préservation des preuves documentaires.
Ces conclusions interviennent alors que l’attention internationale se focalise de plus en plus sur la relation entre les plateformes technologiques et les gouvernements cherchant à étendre leur autorité sur la parole en ligne. La Turquie est devenue une étude de cas importante en raison de l’étendue de son cadre réglementaire et de la fréquence à laquelle des restrictions sont imposées lors d’événements politiquement sensibles.
Contrairement à de nombreux pays où la régulation en ligne est principalement justifiée comme une réponse à des contenus nuisibles, le modèle turc combine de plus en plus les ordonnances judiciaires, les décisions administratives, les restrictions de bande passante, les suppressions de contenu et la conformité des plateformes en un système unique capable de limiter rapidement la circulation de l’information.
Le rapport conclut que la censure en Turquie ne peut plus être comprise à travers une seule loi, institution ou mécanisme d’application. Il décrit plutôt une structure multicouche qui opère à travers les tribunaux, les régulateurs, les fournisseurs d’accès Internet et les entreprises technologiques mondiales.
Pour le gouvernement d’Erdogan, le défi est clair. Les médias traditionnels ne sont plus le principal champ de bataille du débat politique, car une grande partie des secteurs de la télévision et de la presse écrite est déjà alignée sur le gouvernement ou influencée par lui. Les médias sociaux restent l’espace le plus difficile à contrôler, en particulier pendant les élections, les scandales de corruption, les manifestations et les moments de crise politique.
Les données collectées par l’İFÖD indiquent que la réponse de la Turquie a été d’étendre les outils disponibles pour gérer cet espace. Avec plus d’1,5 million de sites web bloqués et de nouvelles exigences de vérification d’identité en discussion, le pays se dirige vers l’un des systèmes de contrôle numérique les plus étendus du monde démocratique.
Le gouvernement prépare également de nouvelles réglementations ciblant les réseaux privés virtuels (VPN), des services qui chiffrent le trafic Internet et permettent aux utilisateurs de contourner les restrictions d’accès. Selon cette proposition, les fournisseurs de VPN devraient obtenir des licences et se conformer à des obligations définies par l’État, les autorités étant censées bloquer les services qui ne s’y conformeraient pas. L’utilisation des VPN s’est généralisée pendant les périodes de censure, en particulier lorsque l’accès aux plateformes de médias sociaux et aux sites d’information est restreint. Cette mesure indique que le gouvernement ne se concentre plus uniquement sur le contrôle du contenu en ligne lui-même, mais cherche de plus en plus à réguler les canaux par lesquels les citoyens accèdent à l’information au-delà des barrières imposées par l’État.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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