Les services secrets turcs considèrent les enfants comme des sources de renseignement pour la sécurité nationale
Levent Kenez/Stockholm
Un nouveau rapport de renseignement exhorte la Turquie à mettre en place un système national où les civils, y compris les enfants, pourraient servir de sources potentielles de renseignement. Cette initiative fait partie d’un effort global pour se préparer aux menaces de guerre hybride. Citant le récent conflit Iran-Israël, l’Académie nationale du renseignement, une institution gouvernementale affiliée à l’agence de renseignement turque (MİT), appelle à une coordination totale entre les vigiles de quartier (bekçiler en turc), les forces de l’ordre patrouillant dans les zones résidentielles principalement la nuit, et les institutions stratégiques, soulevant des inquiétudes quant à l’étendue de l’implication des citoyens ordinaires dans l’appareil sécuritaire.
Le rapport d’août 2025, intitulé « La guerre de 12 jours et les leçons pour la Turquie », a été préparé en réponse au conflit de haute intensité entre l’Iran et Israël qui s’est déroulé du 13 au 24 juin. Selon l’académie, ce conflit a démontré que la guerre contemporaine ne se limite plus aux engagements du passé, mais inclut désormais des opérations cybernétiques, la guerre électronique, les tactiques psychologiques et les campagnes de désinformation. Le rapport présente un compte-rendu détaillé du déroulement de la guerre et formule des recommandations stratégiques pour que la Turquie se prépare à des menaces similaires.
Le rapport affirme que le travail de renseignement ne peut plus se limiter aux agences officielles, surtout en période de conflit, et appelle à la mobilisation de la société jusqu’au niveau des quartiers. Il met en avant le rôle des vigiles de quartier comme acteurs de première ligne dans l’identification des menaces avant qu’elles ne s’aggravent. L’académie relie cette approche à l’expérience de l’Iran lors des frappes aériennes de juin, où des signalements publics auraient conduit à la saisie de véhicules équipés de drones et à l’arrestation de suspects portant du matériel de surveillance et de collecte de renseignements.
Le document indique que les avancées technologiques en matière de communication permettent même aux enfants de devenir des sources précieuses de renseignement. Pour préparer le public à ce rôle élargi, il préconise la diffusion d’une « culture du renseignement » dans la vie quotidienne et appelle les médias à soutenir cette initiative par des diffusions ciblées. Bien que présentée comme une couche de défense nationale, l’idée de transformer les citoyens ordinaires et les vigiles de quartier en acteurs informels du renseignement soulève des questions sur la surveillance, la vie privée et l’étendue des responsabilités civiles en temps de paix.
Le document décrit également comment Israël a réussi à établir une supériorité aérienne sur l’Iran dans les premiers jours de la guerre, menant des attaques coordonnées impliquant des avions pilotés, des drones et des systèmes de guerre électronique. L’intégration par Israël des opérations aériennes, cybernétiques et psychologiques a constitué un avantage clé, note le rapport, particulièrement dans les premières 72 heures, durant lesquelles les systèmes radar et les capacités de lancement de missiles iraniens ont été neutralisés.

Le rapport énumère des mesures concrètes que la Turquie doit prendre pour éviter des vulnérabilités similaires. Il avertit que la modernisation et l’intégration des systèmes aériens pilotés et autonomes au sein de l’armée de l’air turque doivent être accélérées. La nécessité d’un réseau de défense aérienne multicouche est décrite comme critique. L’exemple israélien a montré que même avec un soutien total des alliés, empêcher les frappes de missiles hypersoniques n’est pas garanti, indique le rapport, ajoutant que la Turquie doit intensifier ses efforts domestiques dans ce domaine.
Faisant un parallèle avec la guerre en Ukraine, le rapport souligne l’importance non seulement des systèmes militaires avancés, mais aussi de la capacité de production à grande échelle. Il insiste sur le fait que les équipements modernes ne signifient rien sans la capacité de les produire et de les déployer rapidement en quantités suffisantes. Pour la Turquie, améliorer la vitesse et l’échelle de la production nationale de défense est considéré comme une priorité nationale.
La défense civile a également été citée comme un point faible dans la préparation à la guerre de l’Iran. Le rapport indique qu’à la différence d’Israël, l’Iran manquait d’un système d’alerte précoce et d’un nombre suffisant d’abris, ce qui a contribué à un nombre élevé de victimes civiles dans des villes comme Téhéran. À la lumière de cela, l’académie recommande la mise en place d’une infrastructure nationale d’alerte précoce et la construction d’abris dans les principales zones urbaines.
Une autre préoccupation concerne la dépendance technologique. Le rapport recommande que tous les logiciels et matériels utilisés par les institutions étatiques critiques soient développés localement. Il soutient que les technologies civiles à potentiel militaire doivent être soumises à un contrôle accru et que des alternatives nationales doivent être développées et adoptées autant que possible.
Le rapport identifie le réseau de renseignement israélien en Iran comme un contributeur majeur à son succès sur le champ de bataille. Les centres de commandement iraniens, les installations nucléaires et le personnel clé ont été ciblés avec précision, en partie grâce à des opérations clandestines de longue date. La Turquie, affirme le rapport, doit analyser cette structure de réseau et envisager d’améliorer ses propres capacités de renseignement, tant en interne qu’en externe.
Le rapport de l’Académie nationale du renseignement :
Le rôle des opérations psychologiques a également été abordé. Durant le conflit, les deux camps ont utilisé les réseaux sociaux pour diffuser de la désinformation, manipuler l’opinion publique et créer la panique. Le rapport documente comment Israël a utilisé des deepfakes, de fausses alertes d’urgence et des campagnes de désinformation, tandis que l’Iran a eu recours à des envois massifs de SMS, des bots sur les réseaux sociaux et des contenus médiatiques trompeurs.
Le rapport souligne que la radiodiffusion publique et le journalisme devraient jouer un rôle particulier dans la sensibilisation au renseignement. Il indique que les activités médiatiques méritent une attention particulière dans ce domaine et appelle à élargir la profondeur et la portée de la communication stratégique pour renforcer la résilience du public face à la désinformation et à la pression psychologique en temps de crise. Des recommandations comme l’élargissement du rôle des médias dans la communication stratégique soulèvent de nouvelles inquiétudes dans un pays où la liberté de la presse et l’indépendance éditoriale sont déjà fortement restreintes.
Une section du rapport indique que les attentes d’un soulèvement public en Iran ne se sont pas matérialisées et conclut que la société iranienne valorise la stabilité et l’ordre étatique.
L’académie recommande également d’étendre l’utilisation de systèmes de chiffrement, de surveillance et de détection développés localement pour les communications gouvernementales et les réseaux militaires. Selon le rapport, des cyberattaques durant le conflit Israël-Iran ont visé les systèmes bancaires, les plateformes de cryptomonnaies et les nœuds de communication. Dans un exemple, le groupe de hackers Predatory Sparrow aurait détruit des bases de données critiques d’une banque publique iranienne et volé des actifs numériques d’une grande plateforme d’échange.
Tout en insistant sur la nécessité d’une résilience cybernétique, le rapport reconnaît que le champ de bataille s’étend désormais au domaine cognitif. La désinformation, la panique, la peur et la gestion des perceptions ont été utilisées comme outils pour influencer le cours de la guerre. L’académie avertit que la Turquie doit se préparer à se défendre dans cet espace en développant à la fois des capacités technologiques et une résistance sociale.
Le rapport inclut des critiques sur la structure de commandement et de contrôle iranienne. Il la décrit comme trop centralisée et inflexible, ce qui a contribué à des retards dans les réponses et à une rupture de la coordination durant les premières phases de la guerre. En contraste, le système décentralisé et réactif d’Israël a permis une plus grande agilité opérationnelle. L’académie suggère que la Turquie évalue ses propres processus décisionnels et adopte une structure plus modulaire.
En plus de la coordination au niveau étatique, l’académie encourage l’implication de la société civile. La sensibilisation au renseignement, affirme-t-elle, devrait être introduite au niveau communautaire. Les patrouilles de quartier, les programmes scolaires et les autorités locales devraient être formés pour reconnaître les menaces numériques et physiques et coordonner avec les institutions nationales si nécessaire.
En conclusion, l’académie affirme que la Turquie doit agir rapidement et résolument pour construire un système de défense nationale capable de répondre aux menaces du XXIe siècle. La guerre moderne ne se limite plus aux frontières, aux champs de bataille ou même au cyberespace, indique le rapport. Le champ de bataille s’est étendu à chaque foyer, écran et fréquence. Ne pas s’adapter pourrait laisser la nation vulnérable à la prochaine génération de guerre, qui pourrait se faire autant avec des données et des perceptions qu’avec des bombes et des balles.

Ce n’est pas la première fois que le MİT fait appel aux enfants dans le contexte du renseignement. Le 23 avril, lors de la Journée nationale de la souveraineté et des enfants, le directeur du MİT İbrahim Kalın a partagé en 2024 une sélection de lettres écrites par des enfants à l’agence dans le cadre d’une initiative de sensibilisation publique. Le MİT avait invité les enfants âgés de 5 à 14 ans à envoyer des lettres et des dessins sur les thèmes de la « sécurité », du « renseignement » et des « agents secrets ».
Les lettres révèlent un mélange d’imagination, d’humour et de curiosité. Une fille nommée Zeynep commence son message par « Cher État père respecté, je baise vos mains » et exprime sa frustration de ne pas avoir pu finir de regarder « Teşkilat », la série d’espionnage sponsorisée par le MİT, parce que son père l’a envoyée se coucher tôt. « Dites à mon père de me laisser regarder l’épisode en entier », écrit-elle.

Un autre enfant a écrit : « Je ne peux pas m’endormir sans ma mère. Après m’être endormi, je la suis secrètement comme un agent secret. J’essaie de découvrir ce qu’elle fait, ce qu’elle mange et à qui elle parle. Mais généralement, ma mère me surprend et me renvoie directement au lit. »
L’Académie nationale du renseignement, créée au sein du MİT en 2024, est une institution d’enseignement supérieur axée sur la recherche en renseignement et sécurité. Elle rassemble des universitaires, beaucoup ayant des liens avec le think tank du parti au pouvoir, la Fondation pour la recherche politique, économique et sociale (SETA), et son travail s’aligne étroitement sur les politiques gouvernementales. Le MİT a de plus en plus adopté un rôle ressemblant à celui d’une branche de parti politique plutôt qu’à une institution étatique servant uniquement le président Recep Tayyip Erdogan.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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