Ömer Alaca ou le visage de la « mort civile » : Un condamné par décret (KHK) emporté par le cancer
La liste des « victimes silencieuses » des décrets-lois (KHK) en Turquie vient de s’allonger. Ömer Alaca, ancien imam de 42 ans, est décédé dans la nuit du 14 mars 2026 à l’hôpital de Van. Derrière ce décès se cache le parcours d’un homme brisé par le système carcéral turc : un diagnostic de cancer du côlon tardif, des allégations de mauvais traitements et une lutte acharnée pour la dignité.
De la chaire à la cellule : Une descente aux enfers
Le destin d’Ömer Alaca bascule le 1er septembre 2016. Par un simple décret-loi (KHK), cet imam en poste à Van est révoqué de ses fonctions, sans procédure judiciaire préalable. Comme des milliers d’autres fonctionnaires, il est frappé par la « mort civile ». Pour survivre, l’homme de foi devient marchand de légumes sur les marchés, apiculteur, puis comptable.
Mais la machine judiciaire ne s’arrête pas là. Le 16 février 2018, il est placé en garde à vue dans le cadre des enquêtes visant le mouvement Gülen. Son témoignage, recueilli par KHK TV en 2024, décrivait un traumatisme profond : « J’ai été battu par des policiers pour qui j’avais prié pendant des années. Être humilié par ceux censés nous protéger a été ma plus grande déception. »
La cruauté du calendrier carcéral
Condamné à 6 ans et 3 mois de prison, Alaca passe 502 jours dans la prison de type F de Van (NDLR : établissements de haute sécurité à l’isolement cellulaire strict, souvent critiqués pour l’entrave à l’accès aux soins). C’est durant cette détention que sa santé décline. Malgré des alertes répétées, l’accès aux soins est entravé. Ce n’est qu’une fois le cancer du côlon arrivé au stade 4 — la phase terminale — que les autorités acceptent enfin sa libération conditionnelle.
Lors de son passage devant le procureur, Alaca avait rapporté des paroles d’une rare violence psychologique : « Le procureur m’a dit : « Ton enfant va naître, mais tu ne verras ni sa naissance, ni sa croissance ». » Une menace qui illustre la déshumanisation parfois à l’œuvre dans les rouages de la justice d’exception.
« Le besoin de justice est aussi vital que l’eau »
Père de trois enfants, son corps a été inhumé au cimetière d’Eski Kale. Son testament moral tient en une phrase, répétée comme un plaidoyer pour l’avenir :
« L’être humain a autant besoin de justice que de pain, d’eau ou d’air. L’oppression ne durera pas éternellement. »
Une pathologie systémique : L’agonie derrière les barreaux
Le décès d’Ömer Alaca cristallise une problématique structurelle qui dépasse son cas individuel. En Turquie, la gestion des prisonniers gravement malades est devenue l’un des angles morts les plus sombres de l’État de droit. La multiplication des cas où la libération « pour raisons de santé » n’est accordée que quelques jours, voire quelques heures avant le décès, suggère une instrumentalisation de la détention comme une extension de la peine, au mépris des conventions internationales.
Cette tragédie souligne l’urgence d’une dépolitisation des expertises médicales carcérales. Tant que le diagnostic médical restera subordonné à l’agenda sécuritaire, l’institution carcérale continuera de produire, au-delà des condamnations judiciaires, une condamnation biologique irréparable pour des milliers de citoyens frappés par les purges.
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