À Strasbourg, un appel à la justice et l’Europe face à sa responsabilité, Une mobilisation impossible à ignorer
Les points importants
- Une mobilisation historique à Strasbourg : Plus de 5 000 personnes se sont rassemblées devant le Conseil de l'Europe pour dénoncer l'arbitraire en Turquie et interpeller les institutions européennes sur la non-application des arrêts de la CEDH.
- Un appel inclusif pour « justice pour tous » : Dépassant les clivages communautaires, le mouvement Hizmet a porté un message unitaire, intégrant les revendications des Kurdes (Demirtaş), des Alévies et de figures politiques laïques (İmamoğlu).
- Soutenir l’État de droit, pas punir la Turquie : L'appel aux sanctions ciblées (de type Magnitsky) vise uniquement les responsables des violations des droits humains et non la population turque, afin de renforcer tous ceux qui défendent la démocratie sur place.
À Strasbourg, juste devant le bâtiment du Conseil de l’Europe, voir plus de cinq mille personnes se rassembler un jour de semaine ne peut pas être considéré comme une simple manifestation ordinaire. Organisée le 24 juin 2026 sous le slogan « Justice pour tous en Turquie », la cinquième Rencontre pour la justice de Strasbourg n’était pas seulement la voix des victimes des décrets-lois (KHK) ou des membres du mouvement Gülen/Hizmet. Elle posait aussi une question claire et légitime à l’ordre européen des droits humains : que fera l’Europe lorsque les arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) ne sont pas appliqués ?
C’est l’un des problèmes majeurs que connaît la Turquie depuis de longues années. Les arrêts de violation rendus par la CEDH, notamment dans les affaires à caractère politique, sont de fait ignorés par Ankara. Or, ces arrêts sont contraignants pour les États parties à la Convention européenne des droits de l’homme. Leur exécution relève du contrôle du Comité des Ministres du Conseil de l’Europe. Le lieu choisi pour cette manifestation n’avait donc rien d’un hasard. Les victimes se sont rendues à la porte du droit pour demander si cette porte allait réellement s’ouvrir.
Une question qui concerne aussi l’Europe
C’est pourquoi il est essentiel que les membres de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, les députés européens et les responsables politiques démocrates soutiennent plus fortement cet appel. Dans une période où des notions comme la démocratie, les droits humains et l’État de droit semblent perdre de leur valeur, et où les rapports de force prennent souvent le pas sur les principes dans les relations internationales, une telle solidarité revêt une importance particulière.
Car il ne s’agit pas seulement des victimes en Turquie. Il s’agit aussi de savoir dans quelle mesure l’Europe est prête à défendre l’ordre juridique qu’elle a elle-même construit.
Une mobilisation portée par un langage inclusif
La Rencontre pour la justice de Strasbourg est une manifestation pacifique organisée à l’initiative de membres du mouvement Hizmet. Mais l’un de ses aspects les plus marquants est le langage inclusif dans lequel elle s’inscrit.
Sur place, il ne s’agissait pas uniquement de rendre visibles les revendications des victimes des décrets-lois. Les demandes de justice portées par différents segments de la société turque y trouvaient également leur place :
- Une diversité culturelle : Le fait que l’un des intervenants sur scène soit issu de la communauté alévie, ou encore que des chansons du chanteur engagé Ahmet Kaya aient été interprétées, était particulièrement significatif.
- Une convergence des causes : La présence, dans le même espace, de slogans en faveur de Selahattin Demirtaş (ancien coprésident du mouvement politique kurde), d’Ekrem İmamoğlu (maire d’Istanbul), ainsi que d’autres affaires politiques, rappelle que le problème de la justice en Turquie ne peut être réduit à une seule communauté, à une seule identité ou à une seule sensibilité politique.
Dix ans de pression et de silence
Depuis 2016, les membres du mouvement Hizmet vivent sous une pression sans précédent. Les révocations massives de la fonction publique, les longues détentions provisoires, les annulations de passeports, les confiscations de biens, l’exclusion sociale, les familles brisées et les tragédies vécues sur les routes de l’exil ne sont que la partie visible de ce processus.
Le tableau qui ressort des déclarations officielles, des rapports d’organisations de défense des droits humains et des récits des victimes est accablant : des centaines de milliers de personnes ont été confrontées à des enquêtes, des gardes à vue ou des sanctions administratives. Des dizaines de milliers de personnes se trouvent toujours en prison.
Malgré cela, aucune voix suffisamment forte ne s’élève en Turquie ni dans l’opinion publique internationale. En Turquie, les raisons de ce silence peuvent se comprendre : le climat de répression, la propagande gouvernementale, le contrôle exercé sur les médias et l’habitude prise par différents segments de la société de rester insensibles aux souffrances des autres.
Mais cette situation ne se limite pas à la répression visant le mouvement Hizmet :
- Selahattin Demirtaş est en prison depuis près de dix ans.
- Ekrem İmamoğlu subit des restrictions de liberté.
- L’arrestation récente du comédien Deniz Göktaş pour des propos tenus lors d’un spectacle de stand-up a, une fois de plus, montré à quel point la liberté d’expression est devenue fragile.
Quand la répression devient ordinaire
Le véritable problème est là : la répression se banalise. Un jour, un responsable politique est visé ; le lendemain, c’est un journaliste ; ensuite un universitaire, un artiste, puis un simple citoyen. Une partie importante de la société préfère détourner le regard lorsque la victime n’appartient pas à son propre camp.
C’est pour cette raison que l’accent mis à Strasbourg sur la « justice pour tous » est précieux. Car la justice n’est réellement la justice que lorsqu’elle ne demande pas l’identité de la victime.
Des mécanismes institutionnels existants
Il est évident que le Conseil de l’Europe ou les responsables politiques européens ne peuvent pas contraindre par la force un État souverain. Mais cela ne signifie pas que les mécanismes existants ne peuvent pas être activés.
Lorsqu’il contrôle l’exécution des arrêts de la CEDH, le Comité des Ministres peut :
- Demander aux États des plans d’action et adopter des décisions intérimaires.
- Placer certains dossiers sous surveillance renforcée.
- Exiger l’adoption urgente de mesures individuelles.
- Engager une procédure en manquement (comme dans l’affaire Osman Kavala).
Accroître la pression politique et utiliser les sanctions
L’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe doit durcir les procédures de suivi concernant la Turquie. La suspension du droit de vote d’un pays ou la limitation de ses droits liés à l’appartenance au Conseil de l’Europe font partie des instruments disponibles. Ne jamais les mettre sérieusement à l’ordre du jour crée une zone de confort qui pérennise les violations.
De la même manière, l’Union européenne et les États européens peuvent utiliser les sanctions de type Magnitsky. Ces dispositifs prévoient des sanctions ciblées, comme le gel des avoirs ou l’interdiction de voyager, contre les personnes responsables de graves violations des droits humains, sans punir la population générale.
Ne pas punir la Turquie, mais soutenir l’État de droit : L’objectif n’est pas d’exclure la Turquie, mais de renforcer la main de toutes celles et tous ceux qui défendent l’État de droit sur place. Le message doit être clair : « Nous ne sommes pas contre vous ; nous sommes contre l’arbitraire. »
Le regard de l’histoire
Cette position a une portée morale, mais aussi historique. Le jour où la démocratie reprendra le dessus en Turquie, on regardera en arrière pour voir où chacun s’est tenu pendant cette période sombre. Ce jour-là, on se souviendra non seulement de ceux qui ont commis les injustices, mais aussi de ceux qui se sont tus.
Les dossiers de Demirtaş, Kavala, İmamoğlu, des victimes des décrets-lois, des journalistes et des universitaires ne sont pas des affaires séparées. Ce sont les différentes faces d’une même crise de l’État de droit.
Le message lancé à Strasbourg par ces cinq mille personnes était au fond très simple : les arrêts de la CEDH ne doivent pas rester sur le papier. L’Europe défendra-t-elle son propre ordre juridique, ou laissera-t-elle ceux qui le violent gagner du temps dans le silence ?
Et vous, qu'en pensez-vous ?

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