* Fatih Yurtsever est un ancien officier de marine des Forces armées turques. Il utilise un pseudonyme pour des raisons de sécurité.
[ANALYSE] La Turquie face à des arbitrages économiques alors que l’OTAN fixe un objectif ambitieux de 5% pour les dépenses de défense
Fatih Yurtsever*
Lors du sommet de l’OTAN tenu à La Haye en juin, les États membres ont convenu d’un objectif très ambitieux : porter les dépenses de défense à 5% du PIB d’ici 2035. Pour la Turquie, cette décision ajoute une nouvelle couche de complexité à des questions déjà difficiles concernant l’économie, la sécurité nationale et la politique intérieure.
Le gouvernement a soutenu sans hésiter ce nouvel objectif. Les responsables ont rapidement souligné que la Turquie respectait déjà le seuil précédent de 2%. En 2024, les dépenses de défense ont atteint 40,6 milliards de dollars. Ce chiffre devrait augmenter pour atteindre environ 46 milliards de dollars en 2025.
Pour atteindre l’objectif de l’OTAN, les budgets futurs de la défense devraient dépasser 66 milliards de dollars annuels, et potentiellement plus à mesure que le PIB croît. Les experts avertissent qu’atteindre ce niveau pourrait nécessiter soit des coupes importantes dans les dépenses publiques, soit de nouvelles recettes fiscales substantielles.
Le Programme à moyen terme du gouvernement pour 2025 prévoyait une réduction progressive des dépenses de défense en proportion de l’économie. Cette feuille de route a désormais été mise de côté.
Même après ajustement pour l’inflation, le budget de défense proposé pour 2025 représente une augmentation de 165% par rapport à l’année précédente. Le gouvernement semble déterminé à rester en phase avec les attentes de l’OTAN, malgré de fortes contraintes économiques intérieures.
Trouver un équilibre entre défense et développement
Les économistes affirment que la question clé est de savoir jusqu’où le pays est prêt à sacrifier sa croissance future pour une expansion immédiate de sa défense. L’augmentation des budgets militaires pourrait exercer une pression sur d’autres domaines critiques comme l’éducation, la santé et les infrastructures. Certains experts mettent également en garde contre le fait qu’emprunter pour financer une telle hausse des dépenses pourrait faire grimper la prime de risque de la Turquie et éloigner les investisseurs étrangers.
La balance des paiements pourrait également être mise à rude épreuve. Une part importante des technologies de défense avancées dépend encore de fournisseurs étrangers. Cela accroît le risque que les dépenses militaires n’aggravent les déficits jumeaux de la Turquie – à la fois budgétaire et commercial. La proposition éphémère du gouvernement d’introduire de nouvelles taxes sur les cartes de crédit et les services juridiques, rapidement retirée face à la contestation publique, a montré à quel point la question est devenue politiquement sensible.
Quel rôle peut jouer l’industrie de défense dans l’économie ?
Les partisans d’un investissement militaire accru font valoir que le secteur commence déjà à porter ses fruits. Les exportations d’armement turques ont augmenté de près de 30% au cours des cinq premiers mois de 2025. La localisation de la production a dépassé les 80%, réduisant la dépendance étrangère et soutenant l’industrie nationale.
Néanmoins, les économistes sont divisés sur la capacité des dépenses militaires à soutenir une croissance économique plus large. Une étude publiée en 2023 par le Dr Luqman Saeed a montré qu’une augmentation d’un point de la part de la défense dans le PIB réduisait la croissance globale de plus d’un point. Il a conclu que privilégier les dépenses militaires aux dépens des programmes sociaux pourrait accroître les inégalités et nuire au développement à long terme.
Ankara entourée de tensions régionales
Le voisinage de la Turquie reste volatile. Bien que la guerre civile syrienne se soit officiellement terminée avec la chute du régime de Bachar al-Assad, des tensions persistent dans certaines régions du pays. La brève mais intense confrontation militaire entre l’Iran et Israël plus tôt cette année a laissé la région sur le qui-vive malgré un cessez-le-feu. Parallèlement, la guerre en Ukraine continue d’instabiliser la région de la mer Noire, où la Turquie partage des frontières maritimes.
Face à ces défis, la Turquie maintient la deuxième armée en taille de l’OTAN. Le professeur Ferda Halıcıoğlu, analyste de la défense, estime que l’augmentation des dépenses militaires est une réaction naturelle à la détérioration de l’environnement régional. Le gouvernement prévoit de renforcer sa défense aérienne avec le système « Dôme d’acier » et d’accroître les investissements dans les programmes de missiles, les drones et les forces navales.
Après le sommet, le président Recep Tayyip Erdoğan a déclaré que la Turquie était parmi les pays les plus proches d’atteindre l’objectif de l’OTAN. Ses propos ont été largement relayés dans les médias nationaux, où la fierté pour l’industrie de défense ne cesse de croître.
Politique et perception publique
La politique de défense est devenue un thème central de la politique intérieure. Le Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir met fréquemment en avant les réalisations militaires pendant les campagnes électorales. Les sondages suggèrent que près de la moitié de l’électorat pense qu’un changement de gouvernement pourrait ralentir les projets clés de défense.
Pourtant, le soutien public à la modernisation militaire ne se traduit pas nécessairement par une approbation des coupes dans les services sociaux. Avec une inflation toujours élevée et le coût de la vie en hausse, de nombreux citoyens pourraient commencer à s’interroger sur l’équilibre entre sécurité nationale et pressions sur les ménages.
Préoccupations concernant la transparence et le favoritisme
Depuis 2017, les achats militaires sont gérés sous l’autorité directe de la présidence. Les critiques estiment que cette structure laisse la place au favoritisme. D’importants contrats ont souvent été attribués à des entreprises proches du parti au pouvoir. Cela a suscité des craintes que la politique de défense ne soit pas seulement guidée par des objectifs de sécurité mais aussi par des calculs politiques.
Le gouvernement défend son approche centralisée comme un moyen d’assurer efficacité et indépendance nationale. Mais les appels à une plus grande transparence continuent d’émaner à la fois de l’opposition et de la société civile.
Changement de dynamique au sein de l’OTAN
Malgré ses dépenses accrues, la part de la Turquie dans le budget global de défense de l’OTAN a diminué. Des pays comme la Pologne et l’Estonie consacrent désormais plus de 3% de leur PIB à la défense, et l’Allemagne comme la France ont également considérablement augmenté leurs budgets.
Cette tendance pourrait modifier l’équilibre des pouvoirs au sein de l’alliance. La Turquie reste un acteur essentiel, mais son influence future pourrait dépendre moins des niveaux de dépenses que de la diplomatie, de la technologie et de la coopération internationale.
Prochaine étape : le sommet de l’OTAN 2026 en Turquie
Alors que la Turquie se prépare à accueillir le prochain sommet de l’OTAN en 2026, elle doit jongler avec des priorités contradictoires. Elle doit remplir ses obligations envers l’alliance sans créer d’instabilité intérieure. La question de savoir si l’augmentation des dépenses militaires apportera des bénéfices à long terme ou conduira à des tensions fiscales plus profondes reste ouverte.
Ce qui est clair pour l’instant, c’est que le chemin de la Turquie vers les 5% aura des conséquences bien au-delà du secteur de la défense. Le résultat façonnera l’économie et la politique du pays pour les années à venir.
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