[ANALYSE] Le sommet de Washington et le dilemme stratégique de la Turquie
Adem Yavuz Arslan*
Le sommet de Washington réunissant Donald Trump, le président ukrainien Volodymyr Zelensky et des dirigeants européens de haut rang a marqué un moment clé de la diplomatie transatlantique. Bien que centré sur l’avenir de l’Ukraine et l’architecture sécuritaire européenne, ses implications dépassent largement Kiev et Bruxelles. Pour la Turquie, et particulièrement pour le président Recep Tayyip Erdoğan, les résultats de cette rencontre soulignent un rétrécissement des options et une influence déclinante sur l’échiquier géopolitique.
Depuis plus d’une décennie, Ankara poursuit une stratégie d’équilibre. Elle a tenté de maintenir des relations à la fois avec Moscou et l’Occident. La Turquie a acquis des systèmes de missiles russes S-400 en 2017, avec des livraisons commençant en 2019. Parallèlement, elle développait des liens militaires avec l’Ukraine, fournissant des drones Bayraktar dans le cadre d’un accord de 2019 qui s’est élargi avec l’intensification de la guerre. Elle a obstrué les processus décisionnels de l’OTAN tout en exigeant des concessions de Bruxelles. Elle a maintenu des relations transactionnelles avec Washington, quel que soit l’administration en place. Cette approche reposait sur deux postulats : des divisions persistantes au sein de l’Occident, et l’idée que la Turquie restait trop stratégiquement indispensable pour être marginalisée.
Le sommet de Washington a cependant marqué un tournant. Trump, qui avait autrefois mis en doute la durabilité de l’OTAN et montré une ouverture à un compromis avec Vladimir Poutine, est apparu aux côtés de Zelensky en soutien à une posture occidentale plus unifiée. Les dirigeants européens, de plus en plus alarmés par l’affirmation russe et encouragés par l’engagement américain, ont fait preuve d’une cohésion inhabituelle. Pour Erdoğan, cela représente un revers stratégique. Une position transatlantique plus consolidée réduit la marge de manœuvre de la Turquie.
Le rôle amoindri d’Ankara
Depuis des mois, Erdoğan promeut l’idée que la Turquie pourrait servir de médiateur dans le conflit ukrainien. Les médias pro-gouvernementaux turcs ont amplifié ce récit. Pourtant, la réalité à Washington était claire : le système international ne considère pas Ankara comme un intermédiaire crédible. Un membre de l’OTAN perçu comme inconstant, entretenant des canaux parallèles avec Moscou et entravant fréquemment les décisions de l’Alliance, a peu de chances d’être chargé de négociations cruciales. Le centre de la diplomatie reste Washington et Bruxelles, pas Ankara.
Risques stratégiques pour la Turquie
Plusieurs risques se profilent désormais pour la Turquie.
En mer Noire, les garanties sécuritaires occidentales renforcées pour l’Ukraine accroîtront la pression sur la Russie, limitant la marge de manœuvre d’Ankara sous la Convention de Montreux.
Au sein de l’OTAN, l’ambivalence de Trump envers l’Alliance pourrait relancer les débats sur son rôle. À moins qu’Ankara ne clarifie son alignement stratégique, elle risque d’être encore plus marginalisée en tant que partenaire peu fiable.
Parallèlement, le récit domestique d’Erdoğan sur un leadership mondial par la médiation, utile pour sa consommation politique intérieure, a été efficacement sapé par les résultats du sommet.
Les options de la Turquie
Pour éviter un isolement plus profond, Ankara dispose de plusieurs options. Elle pourrait réaffirmer son engagement envers l’OTAN en réduisant ses comportements obstructifs et en coopérant plus transparentment sur les questions de sécurité, ce qui aiderait à restaurer la confiance entre alliés.
Réduire son exposition aux énergies, finances et armements russes renforcerait également sa crédibilité dans les capitales occidentales, bien qu’une diversification ait un coût.
Une autre voie consisterait à réinvestir dans les relations avec l’Union européenne. Même des mesures modestes sur l’État de droit, la gouvernance démocratique et la coopération migratoire pourraient rouvrir des canaux avec Bruxelles en cette période de cohésion géopolitique accrue.
Enfin, assouplir les pratiques autoritaires et répondre aux préoccupations en matière de droits humains améliorerait l’image de la Turquie à l’étranger tout en renforçant la légitimité domestique d’Erdoğan.
Rhétorique creuse pour des tribunes vides
Les médias américains ont décrit le sommet comme un « pas en avant chaotique mais porteur d’espoir ». Trump a fixé l’agenda avec sa « diplomatie » caractéristique. Zelensky a cherché à renforcer sa position. L’Europe, malgré Trump, a tenté d’agir avec unité.
La Turquie, elle, est restée spectatrice depuis les tribunes. Erdoğan continue de proclamer à l’intérieur que « le monde est plus grand que cinq ». Mais à l’étranger, il est de plus en plus perçu comme une figure marginale. Alors que Washington dresse la table de la paix, le nom d’Ankara n’est même pas mentionné.
Au final, le prétendu « leadership mondial » d’Erdoğan n’est qu’un théâtre politique pour consommation domestique. Sur la scène réelle, la Turquie est absente, son gouvernement attendant des applaudissements dans des gradins vides.
Le sommet de Washington a mis en lumière une réalité inconfortable pour Ankara. La stratégie d’équilibre d’Erdoğan dépend des divisions occidentales. Elle vacille quand la communauté transatlantique présente un front uni. Un alignement plus étroit entre les États-Unis et l’UE sur l’Ukraine, les sanctions et la cohésion de l’OTAN forcerait la Turquie à des choix radicaux : soit recalibrer ses liens avec Moscou à un coût considérable, soit risquer de nouvelles tensions avec ses partenaires occidentaux.
Pour Erdoğan, déjà aux prises avec des vents économiques contraires et un mécontentement domestique croissant, ce rétrécissement de l’espace stratégique à l’étranger accroît les pressions intérieures. La Turquie n’est pas absente de l’échiquier géopolitique. Mais sa capacité à influencer les résultats est de plus en plus contrainte, et la fenêtre de manœuvre se referme.
*Adem Yavuz Arslan est journaliste avec plus de deux décennies d’expérience en reportage politique, journalisme d’investigation et couverture de conflits internationaux. Son travail s’est concentré sur le paysage politique turc, incluant des reportages détaillés sur la tentative de coup d’État de 2016 et ses conséquences, ainsi que sur les questions liées à la liberté de la presse et aux droits humains. Il a couvert des zones de conflit comme la Bosnie, le Kosovo et l’Irak, et mené des recherches sur des affaires emblématiques, dont l’assassinat du journaliste turco-arménien Hrant Dink. Arslan est l’auteur de quatre livres et a reçu des prix journalistiques pour son travail d’investigation. Exilé à Washington, il poursuit son journalisme via des plateformes numériques dont sa chaîne YouTube, Turkish Minute, TR724 et X.
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