Des documents judiciaires américains révèlent un réseau de maisons sûres de l’EI géré depuis Istanbul par un terroriste condamné
Abdullah Bozkurt/Stockholm
Un membre condamné de l’État islamique (EI) a utilisé Istanbul comme base pendant des années pour recruter des combattants étrangers, gérer des maisons sûres et coordonner leur transfert vers la Syrie, révèlent des documents judiciaires fédéraux américains. Ces archives mettent en lumière comment les réseaux extrémistes ont exploité la Turquie comme plateforme stratégique durant les années les plus intenses de la guerre syrienne.
Ces détails émergent des dossiers d’appel et des procès-verbaux du cas de Mirsad Kandic, un terroriste de l’EI condamné à deux peines de prison à perpétuité aux États-Unis pour soutien matériel à une « organisation terroriste ».
Les documents décrivent comment Kandic a opéré pendant des années depuis Istanbul, coordonnant l’arrivée de jihadistes étrangers et facilitant leur passage vers les territoires contrôlés par l’EI.
Les procureurs américains l’ont décrit comme un facilitateur clé du réseau de soutien international de l’EI, responsable du recrutement, de la logistique et des transferts financiers. Sa condamnation a été confirmée en appel, la cour rejetant ses arguments.
Résident américain depuis 2003 et de nationalité kosovare, Kandic avait été interdit de vol vers le Kosovo en juillet 2012 après son inscription sur une liste noire aérienne. Il parvint néanmoins à rejoindre la Turquie via un voyage terrestre jusqu’au Mexique, puis des vols transitant par Panama et Brésil. Son complice, le Russe Asainov (également condamné pour terrorisme en 2023), arriva en Turquie le même jour. Tous deux franchirent ensuite la frontière terrestre vers la Syrie.
Les documents judiciaires désignent explicitement la Turquie comme plaque tournante des facilitateurs de l’EI :
« La Turquie est un point de transit courant pour les combattants étrangers se rendant en Syrie. Ces individus entrent généralement légalement en Turquie avant d’être acheminés clandestinement vers la frontière syrienne. » Kandic devint l’un de ces facilitateurs opérant dans ce système.
Acte d’accusation déposé devant un tribunal fédéral américain de New York contre le terroriste Mirsad Kandic :
Pendant des années, des jihadistes étrangers ont transité par la Turquie pour rejoindre des groupes armés en Syrie. Ce pipeline fut facilité par le gouvernement islamiste du président Erdogan, qui cherchait à mobiliser toute force combattant le régime d’Assad – y compris des groupes liés à al-Qaïda et l’EI.
Nordic Monitor a précédemment publié des documents classifiés montrant que le MIT, les services de renseignement turcs dirigés par Hakan Fidan (actuel ministre des Affaires étrangères), a soutenu matériellement des groupes jihadistes et facilité le transit de combattants étrangers.
Kandic rejoignit la brigade Jaysh al Muhajireen wal Ansar (JAMWA), composée principalement de combattants étrangers. Ce groupe fut ensuite absorbé par l’EI, dont le chef Omar al-Shishani devint ministre de la Défense.
Après des combats en Syrie, Kandic retourna en Turquie pour intégrer l’infrastructure de recrutement internationale de l’EI. Dès 2014 à Istanbul, il coordonnait voyages et logistique pour les recrues. Les archives judiciaires mentionnent qu’il gérait une ou plusieurs maisons sûres pour les nouveaux membres, tout en effectuant des allers-retours en Syrie.
Ces appartements servaient de points de rassemblement avant le passage vers la frontière syrienne. Kandic communiquait avec « Abdullah », émir chargé des maisons sûres stambouliotes, et hébergea notamment une famille prioritaire pour l’EI en raison des compétences militaires du père.

Kandic entretenait aussi des liens avec des cadres de l’EI comme Baja Ikanovic (responsable de camps d’entraînement) et Abu Luqman (gouverneur de Raqqa). Il se vantait également de contacts avec des propagandistes notoires de l’EI.
Les preuves numériques montrent qu’il gérait un vaste réseau de propagande en ligne – contrôlant plus de 120 comptes sociaux pour promouvoir l’EI. Des témoins l’ont décrit comme « Émir des Médias », conseillant notamment une adolescente sous couverture sur l’usage de téléphones sécurisés.
L’EI valorisait particulièrement les recrues anglophones comme Kandic, capables de diffuser sa propagande tout en bénéficiant de passeports occidentaux facilitant les voyages.
Depuis Istanbul, Kandic encourageait des supporters à rejoindre la Turquie. Dans un échange révélateur, il conseillait à un recrue : « Tu es un touriste en vacances dans un lieu très visité d’Asie appelé Istanbul 🙂 » – illustrant comment l’EI formait ses recrues à se faire passer pour des touristes.
Parmi ses recrues figurait Jake Bilardi, adolescent australien devenu kamikaze. Kandic le guida jusqu’à l’aéroport Atatürk en août 2014, avant son transfert vers la Syrie. Bilardi perpétra un attentat suicide en Irak en 2015 (30 morts).
Azra Delja, ancienne compagne de Kandic devenue témoin clé, décrivit comment Istanbul servait de hub pour les recrues potentielles. Elle évoqua une maison sûre bondée, et confirma que Kandic produisait de faux papiers d’identité turcs (kimlik) pour faciliter les déplacements.
Kandic aida aussi à transférer plus de 8 000 dollars vers Mossoul (sous contrôle de l’EI) pour soutenir les combattants. Les documents montrent que les facilitateurs de l’EI à Istanbul surveillaient les opérations policières, ajustant leurs mouvements en conséquence – suggérant des complicités au sein de l’appareil d’État turc.
Cette période coïncide avec les interceptions, en janvier 2014, de camions du MIT transportant des armes lourdes vers des groupes jihadistes en Syrie. Les enquêtes ouvertes furent étouffées par le gouvernement Erdogan, et certains responsables judiciaires ou militaires impliqués furent ensuite emprisonnés sur des accusations fabriquées.

Kandic finit par fuir la Turquie en 2017 alors que les autorités commençaient – sous pression internationale – à agir contre les réseaux de l’EI après l’attentat meurtrier d’une boîte de nuit stambouliote (39 morts). Arrêté en Bosnie, il fut extradé vers les États-Unis où un jury le condamna à deux perpétuities en 2017 – verdict confirmé en appel en 2025.
L’affaire Kandic documente de manière rare le fonctionnement des réseaux logistiques de l’EI en Turquie entre 2013-2016. Istanbul y apparaît comme un hub clé où des facilitateurs organisaient hébergement, transport et contacts pour des milliers de combattants étrangers transitant vers la Syrie – souvent via l’aéroport Atatürk avant d’être acheminés vers la frontière.
Ce procès illustre concrètement comment ces réseaux opéraient sur le terrain : maisons sûres, prise en charge aéroportuaire et routes de contrebande permettant un flux continu de combattants vers les zones contrôlées par l’EI.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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