Droits de l’homme : la CEDH condamne la Turquie pour l’emprisonnement du journaliste Tuncer Çetinkaya
La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), siégeant à Strasbourg, a rendu un arret condamnant la Turquie dans l’affaire concernant le journaliste Tuncer Çetinkaya. La Cour a conclu à la violation du droit à la liberté et à la sûreté, ainsi que du droit à la liberté d’expression de l’ancien collaborateur du quotidien Zaman et de l’agence Cihan. Ankara est ainsi condamnée à verser 16 250 euros au titre du dommage moral et 4 406 euros pour les frais et dépense.
Neuf ans après les faits, la CEDH a finalisé l’examen de la requête introduite en 2017 par le journaliste Tuncer Çetinkaya. La Deuxième Section, composée de 7 juges, a statué que les actes reprochés pour justifier son incarcération le 26 juillet 2016 ne pouvaient s’apparenter à un « soupçon raisonnable ». Par conséquent, l’instance européenne a conclu à la violation des paragraphes 1 et 3 de l’article 5 de la Convention européenne des droits de l’homme (AİHS), qui garantissent le droit à la liberté et à la sûreté. Les juges ont également fondée la plainte relative à l’atteinte à la liberté d’expression.
Cette décision de la Deuxième Chambre a été adoptée à la majorité de 6 voix contre 1, la juge siégeant au titre de la Turquie, Saadet Yüksel, ayant exprimé une opinion dissidente.
CEDH : L’absence flagrante de soupçon raisonnable
Placé en garde à vue le 23 juillet 2016 dans la foulée des enquêtes ouvertes après la tentative de coup d’État, Tuncer Çetinkaya avait été placé en détention provisoire trois jours plus tard, sous le motif d’appartenance à la « structure médiatique de la communauté Gülen ». Le journaliste chevronné faisait face aux accusations graves « d’appartenance à une organisation terroriste armée » et « de tentative de renversement de l’ordre constitutionnel ».
L’acte d’accusation reposait essentiellement sur des éléments de nature légale : la découverte à son domicile de deux ouvrages de Fethullah Gülen, la possession de deux talkies-walkies, la détention d’un compte bancaire à la Bank Asya, deux voyages effectués aux États-Unis en 2011 et 2013, ainsi que l’usage de slogans sur les réseaux sociaux tels que « La presse libre ne se taira pas » ou « Même si tout le monde se tait, Zaman ne se taira pas ». En outre, son activité professionnelle au sein de Zaman ve Cihan, ainsi qu’un article de presse contenant des critiques envers l’exécutif, avaient été retenus par les tribunaux turcs comme motifs de détention.
Analysant ces faits, la CEDH a fermement rappelé aux autorités turques que les actions incriminées constituaient l’exercice d’activités parfaitement légales et ne relevaient en aucun cas d’un « soupçon raisonnable ». Strasbourg réaffirme ainsi qu’aucune détention ne peut être prononcée en l’absence d’une inculpation pénale concrète. Estimant que les charges présentées relevaient fondamentalement de l’exercice du métier de journaliste, la Cour a acté la violation caractérisée de la liberté d’expression.
Le calvaire de la détention et l’épreuve des privations
Condamné le 24 avril 2018 à une peine de 7 ans et 6 mois de prison par la 2e Cour d’assises d’Antalya, Tuncer Çetinkaya a passé près de deux années derrière les barreaux en dépit d’une santé fragile, avant de bénéficier d’une libération conditionnelle pour raisons médicales. Durant son incarcération, le journaliste s’est vu privé de ses traitements médicaux essentiels pendant cinq mois, entraînant une perte de poids drastique de 30 kilos et une défaillance majeure de ses fonctions rénales.
Contraint de subir une intervention chirurgicale durant sa captivité, il avait été abandonné à l’issue de l’opération, nu et sans surveillance, pendant 10 heures dans une salle glacée. Après sa libération, le journaliste avait témoigné de la sévérité de ses conditions de détention : « J’ai passé 640 jours en prison. Pendant de longs mois, mes médicaments ne m’ont pas été fournis et j’ai été privé d’accès aux médecins. C’est ainsi que j’ai perdu l’usage de mes deux reins. J’ai subi une opération chirurgicale en cellule et contracté d’autres pathologies. »
Ayant consacré l’essentiel de sa carrière aux rédactions de Zaman, de l’agence Cihan et de l’agence Anadolu, Tuncer Çetinkaya occupait en 2015 le poste de responsable de la région Méditerranée pour le quotidien Zaman. Démissionnaire en mars 2016 suite à la mise sous tutelle publique du journal, il avait poursuivi son activité journalistique au sein des agences Muhabir Ajans ve Bizim Antalya jusqu’à son arrestation.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site TR724.
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