Erdogan limoge son influent chef de la propagande dans un jeu de pouvoir au sein des services secrets
Levent Kenez/Stockholm
Le président turc Recep Tayyip Erdogan a limogé son chef de la communication de longue date, Fahrettin Altun, le 10 juillet, nommant le vice-ministre des Affaires étrangères Burhanettin Duran comme remplaçant. Ce remaniement marque un tournant majeur dans le cercle rapproché d’Erdogan et révèle une lutte de pouvoir entre factions loyales à sa famille. Ce limogeage renforce encore la position du MIT, les services secrets turcs.
Altun, en poste depuis 2018, était devenu l’une des figures les plus influentes du gouvernement après l’adoption du système présidentiel exécutif en 2017. Avec un budget quasi illimité et un accès direct à Erdogan, il supervisait la communication présidentielle, la propagande d’État, les réseaux de trolls pro-gouvernementaux et contrôlait la quasi-totalité des médias.
Durant son mandat, Altun a façonné les récits favorables au régime, recourant souvent à la désinformation, comme la diffusion de vidéos truquées ciblant l’opposition. Il décidait des intervenants médiatiques, des nominations éditoriales et de l’attribution des budgets publicitaires gouvernementaux, en coordination avec le cercle familial Erdogan.
Son éviction soudaine expose les fractures croissantes au sein du camp Erdogan, notamment sur les questions de santé présidentielle et de succession. Selon des sources proches du pouvoir, cette décision émanerait du chef du MIT Kalın, qui voyait en Altun un rival menaçant son influence grandissante.

Le conflit entre Kalın et Altun se serait intensifié après la nomination de Kalın à la tête du MIT en 2023. Altun aurait critiqué en coulisses la gestion par le MIT de l’attaque terroriste de 2024 contre TUSAŞ, après laquelle des fuites de vidéos de surveillance ont alimenté les tensions.
Kalın aurait compilé des preuves des campagnes de dénigrement d’Altun à son encontre, présentées personnellement à Erdogan. Ces éléments auraient convaincu le président d’écarter Altun.
Sa relation détériorée avec la famille Albayrak a aussi précipité sa chute. Lorsque l’ex-ministre des Finances Berat Albayrak démissionna en 2020, Altun aurait bloqué la couverture médiatique, aggravant les tensions avec ce clan influent.
Malgré son rôle central dans la machine médiatique d’Erdogan, Altun était critiqué pour ses échecs dans la gestion des crises politiques, comme les arrestations controversées de figures de l’opposition CHP.

Altun est nommé à la tête de l’Institution des droits de l’homme et de l’égalité de Turquie, un organe méconnu jusqu’à présent. Ce poste symbolique permet à Erdogan de le marginaliser tout en le maintenant sous contrôle.
Altun reste administrateur de Borsa Istanbul, la bourse turque, illustrant la pratique des cumuls de postes rémunérateurs pour les fidèles du régime.
Son épouse, universitaire, siégeait récemment encore au conseil d’administration de Turkish Airlines, autre exemple de népotisme.
Son remplaçant Duran, proche des services secrets et ex-directeur de la fondation pro-gouvernementale SETA, incarne la nouvelle ligne d’Erdogan : privilégier les technocrates loyaux aux figures autonomes. Sa nomination consolide le contrôle du MIT sur les communications gouvernementales.

Duran et Kalın partagent des liens idéologiques forgés à SETA, souvent accusée d’être un outil de propagande et de recrutement pour les islamistes au pouvoir. Le président de SETA, Serhat Albayrak, dirige aussi le groupe médiatique Turkuvaz, fusionnant stratégie politique et contrôle des médias.
Duran, décrit comme studieux et loyal mais peu ambitieux politiquement, incarne le profil idéal pour Kalın. Il accompagne régulièrement Erdogan à l’étranger et défend les positions gouvernementales dans ses chroniques pour Sabah.
En 2019, il avait vigoureusement défendu l’achat controversé de missiles russes S-400, malgré les sanctions américaines qui en découlèrent. En 2022, SETA reconnaîtra cependant la détérioration de la position turque face à la Grèce.

Avec Duran aux commandes, le MIT assoit son contrôle sur les communications d’État, via la nomination d’adjoints qui lui sont fidèles. Ce remaniement s’inscrit dans la stratégie post-2023 d’Erdogan : remplacer les figures autonomes par des technocrates dévoués et liés aux services secrets.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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