Feridun Sinirlioğlu : l’homme d’Erdoğan à la tête de l’ONU ?
Les points importants
- Un diplomate au cœur du pouvoir : Ancien haut fonctionnaire du ministère turc des Affaires étrangères, Feridun Sinirlioğlu a bâti une longue carrière en entretenant des relations étroites avec le pouvoir d’Erdoğan.
- Une carrière au service du pouvoir politique : Sinirlioğlu a mis son expérience, son influence et sa maîtrise de l’appareil diplomatique au service des priorités du régime d’Erdoğan, privilégiant la loyauté politique à l’indépendance professionnelle.
- Une candidature à l’ONU qui soulève des interrogations : Son parcours et sa proximité avec Erdoğan posent la question de son indépendance à la tête des Nations unies, notamment sur les dossiers où les intérêts d’Ankara sont directement en jeu.
Le ministère turc des Affaires étrangères a longtemps été considéré comme l'une des institutions les plus « occidentales », les plus modernes et les plus prestigieuses de l'État. Ses diplomates étaient surnommés, avec une pointe d'ironie, les « mon cher ». Ils parlaient des langues étrangères, passaient une grande partie de leur carrière à l'étranger et semblaient vivre dans un monde à part, loin des querelles de la politique intérieure. Du moins, c'était l'image qu'ils donnaient.
Les portes de ce monde ne s'ouvraient pas aussi facilement à tout le monde. Les exigences du métier favorisaient les enfants de familles aisées, qui avaient bénéficié d'une bonne éducation et pu apprendre des langues étrangères. Il n'était pas rare de retrouver les mêmes noms de famille parmi les ambassadeurs, parfois de père en fils. Bien sûr, quelques jeunes brillants, étrangers à ces milieux privilégiés, parvenaient aussi à intégrer le ministère grâce à leur seul mérite. Mais ils étaient l'exception plutôt que la règle.
Lorsque j'ai commencé ma carrière de jeune diplomate, ma première affectation fut au cabinet de Feridun Sinirlioğlu, aujourd'hui candidat au poste de secrétaire général des Nations unies. Il était alors secrétaire d'État adjoint aux Affaires étrangères, le deuxième échelon de la haute administration diplomatique turque. J'ai travaillé à ses côtés pendant un an. Je respecterai naturellement la confidentialité qu'impose notre métier. Mais certaines observations faites à cette époque me semblent utiles pour comprendre la personnalité et les choix politiques de cet homme qui aspire aujourd'hui à l'une des plus hautes fonctions de la diplomatie mondiale.
Un diplomate entre deux mondes
Feridun Sinirlioğlu était entré au ministère des Affaires étrangères en 1982, alors que la Turquie était encore sous régime militaire. Il n'appartenait pas, du moins selon l'opinion qui prévalait au sein du ministère, au cercle traditionnel des « mon cher ». Avant de devenir ambassadeur en Israël, il avait été pendant quatre ans conseiller diplomatique du président Süleyman Demirel. Cette proximité lui avait donné la réputation d'un haut fonctionnaire plutôt marqué à droite.
Lorsque l'AKP, parti conservateur, arriva au pouvoir en 2002, il ne disposait pas encore de réseaux solides au sein de la haute administration. Sinirlioğlu présentait alors le profil d'un diplomate avec lequel le nouveau gouvernement pouvait travailler sans difficulté. Il n'appartenait pleinement ni à l'ancienne élite diplomatique ni aux cadres politiques du nouveau pouvoir. Il avait suffisamment de souplesse pour trouver sa place entre les deux.
À l'époque où je travaillais auprès de lui, Ahmet Davutoğlu, alors conseiller diplomatique du Premier ministre, vint lui rendre visite à plusieurs reprises dans son bureau. Je doute qu'il ait rendu des visites aussi fréquentes aux autres secrétaires d'État adjoints. Ces rencontres me donnaient le sentiment que les relations de Sinirlioğlu avec le nouveau pouvoir dépassaient le cadre des rapports habituels entre responsables administratifs.
J'avais également remarqué qu'il avait déjà en tête une sorte de carte des futures nominations au ministère. Il avait ses idées sur les personnes qui devaient occuper tel ou tel poste. Au fil des années, j'ai vu plusieurs de ces personnes accéder effectivement aux fonctions envisagées. Sinirlioğlu ne se contentait pas de gérer les dossiers qui arrivaient sur son bureau. Il cherchait aussi à façonner son propre espace d'influence en s'entourant de collaborateurs qui lui étaient proches.
La maîtrise des coulisses
Lorsqu'il fut nommé secrétaire d'État aux Affaires étrangères en 2009, il était devenu l'un des hommes les plus influents de la diplomatie turque.
Il faut reconnaître à Sinirlioğlu une réelle intelligence et une solide culture diplomatique. Il comprenait rapidement les dossiers complexes, maîtrisait les détails et possédait une excellente mémoire. Je considérais néanmoins qu'il était moins à l'aise que d'autres prétendants au poste de secrétaire d'État dans la maîtrise des langues étrangères, l'expérience acquise comme ambassadeur ou l'art oratoire. Sa véritable force ne résidait pas dans les discours, mais dans les couloirs discrets de la bureaucratie.
La diplomatie turque traversait alors l'une des périodes les plus actives de son histoire. Le président de la République, le Premier ministre et le ministre des Affaires étrangères parcouraient le monde, presque en concurrence les uns avec les autres, pour nouer de nouvelles relations et renforcer les anciennes. La croissance économique, les réformes engagées dans le cadre du rapprochement avec l'Union européenne et l'influence grandissante de la Turquie suscitaient un réel intérêt à l'étranger, parfois même de l'admiration. Ankara affichait une grande confiance en elle. Et le monde observait cette nouvelle Turquie avec curiosité.
Sinirlioğlu devint l'un des principaux acteurs administratifs de cette période. Il travaillait en parfaite harmonie avec le gouvernement. Dans les couloirs du ministère, on racontait même qu'il lui arrivait de recevoir directement des instructions d'Erdoğan, en contournant le ministre des Affaires étrangères. Il savait traduire les objectifs du pouvoir politique en décisions diplomatiques. Il connaissait parfaitement le ministère, ses hommes, ses équilibres, ses habitudes et ses règles non écrites. Il en maîtrisait la mémoire institutionnelle.
Quand la loyauté prend le pas sur les principes
Puis la Turquie commença à changer.
Ce tournant devint particulièrement visible en 2013, avec les manifestations de Gezi et les enquêtes pour corruption des 17 et 25 décembre. L'AKP concentrait toujours davantage le pouvoir entre ses mains. Dans les institutions de l'État, la loyauté envers les dirigeants politiques prenait progressivement le pas sur le mérite professionnel. Le discours d'Ankara se durcissait, le pouvoir supportait de moins en moins la critique et la frontière entre l'État et le parti devenait chaque jour plus floue.
Feridun Sinirlioğlu ne resta pas à l'écart de cette évolution. Bien au contraire. À mes yeux, il mit son influence au sein du ministère au service du nouvel ordre politique.
Peut-être son sens politique particulièrement aiguisé lui avait-il permis de comprendre très tôt qu'il serait inutile de résister. Voyant que le pouvoir finirait de toute façon par imposer sa volonté, il aurait préféré accompagner le mouvement plutôt que de rester sur la touche. Dans cette logique, chaque fois que les exigences du pouvoir politique entraient en conflit avec les traditions de la diplomatie, il choisissait le camp du pouvoir.
On ne peut pas dire que ce choix ait nui à sa carrière. Après une période exceptionnellement longue à la tête de l'administration diplomatique, il devint ministre des Affaires étrangères dans un gouvernement de transition éphémère. Il fut ensuite nommé représentant permanent de la Turquie auprès des Nations unies, où il resta pendant de longues années, bien au-delà de la durée habituelle de ce type d'affectation. Puis vint le secrétariat général de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Aujourd'hui, la Turquie l'a officiellement présenté comme candidat au poste de secrétaire général de l'ONU.
Pour comprendre sa relation avec Erdoğan, il serait réducteur de le décrire comme un simple fonctionnaire obéissant. À mon sens, la particularité de Sinirlioğlu était justement de ne pas se limiter à exécuter les instructions reçues. Il lui arrivait d'aller plus loin, d'anticiper les attentes du pouvoir avant même qu'elles soient formulées. Les Français ont une expression qui résume assez bien cette attitude : être plus royaliste que le roi.
Il connaissait le ministère presque aussi bien que sa propre famille. Il savait à qui confier une mission, comment surmonter une objection, à quel moment accélérer une procédure administrative et quand, au contraire, la ralentir.
Pendant ses longues années à la tête de l'administration diplomatique, il était notamment apprécié pour avoir favorisé la promotion de femmes diplomates. Mais son épouse en bénéficia également. En 2014, l'ambassadrice Ayşe Sinirlioğlu fut nommée secrétaire d'État adjointe aux Affaires étrangères. L'un des époux se retrouvait ainsi placé au-dessus de l'autre dans la hiérarchie du ministère. Cette nomination suscita à l'époque des critiques sur le plan éthique. Sans remettre en cause les compétences professionnelles d'Ayşe Sinirlioğlu, une telle situation ne pouvait que soulever des interrogations dans une institution aussi attachée à ses traditions.
Je considère que Sinirlioğlu a mis sa profonde connaissance du ministère et son expérience au service d'une politique étrangère devenue de plus en plus dure sous Erdoğan, parfois au mépris des limites habituelles de l'action diplomatique. Dès 2015, avant même la tentative de coup d'État du 15 juillet 2016, de nombreuses purges à caractère politique furent menées au ministère des Affaires étrangères sous sa signature.
Qu'un diplomate travaille en harmonie avec le pouvoir politique est parfaitement normal. C'est même ce que l'on attend de lui. Après tout, il appartient au gouvernement élu de définir la politique étrangère du pays. Mais il y a une différence entre servir loyalement un gouvernement et lui abandonner son propre jugement professionnel pour préserver son avenir personnel.
À mes yeux, Sinirlioğlu a progressivement effacé cette distinction. Et il ne l'a pas fait par un militantisme partisan ostentatoire, mais avec une remarquable maîtrise des rouages administratifs. C'était peut-être là ce qui le distinguait des autres : savoir parler le langage du pouvoir tout en conservant les apparences d'un diplomate. Et présenter même les décisions les plus contestables comme les conséquences naturelles de la raison d'État.
Ce que l’Histoire retiendra
Un autre trait de sa personnalité m'avait frappé : l'importance qu'il accordait au jugement que l'Histoire porterait sur lui. Il semblait vouloir contrôler non seulement le présent, mais aussi la manière dont il serait perçu demain.
Dans une interview, il avait affirmé n'avoir jamais rien fait dont il ne puisse rendre compte.
Peut-être le pense-t-il sincèrement. Mais nous ignorons encore dans quelle mesure Sinirlioğlu a joué un rôle déterminant dans les décisions controversées de la politique étrangère turque au cours de sa longue carrière. La responsabilité officielle retombera généralement sur les dirigeants politiques. Quant au rôle joué par les hauts fonctionnaires dans les coulisses du pouvoir, il est souvent bien plus difficile à établir.
Un jour, lorsque cette période fera l'objet d'un examen plus approfondi, on ne s'intéressera pas seulement aux fonctions occupées par Sinirlioğlu. On cherchera aussi à savoir quels choix il a faits. À quelles décisions s'est-il opposé ? Lesquelles a-t-il soutenues ? Lesquelles a-t-il lui-même encouragées ? Peut-être découvrira-t-on alors des aspects de son parcours qui nous échappent encore.
De la loyauté à l’indépendance : le défi de l’ONU
Aujourd'hui, Feridun Sinirlioğlu aspire à l'une des fonctions diplomatiques les plus importantes au monde.
Le secrétariat général des Nations unies ne saurait être comparé à un poste au sein de la diplomatie nationale. Le secrétaire général ne représente pas le gouvernement qui a soutenu sa candidature, mais l'ensemble des États membres et, avant tout, les principes de la Charte des Nations unies. Il doit être capable, lorsque les circonstances l'exigent, de s'opposer même aux attentes des pays qui ont contribué à son accession à cette fonction.
Or, le souvenir que je garde de sa manière de travailler, l'évolution de sa carrière et les relations qu'il a entretenues avec le pouvoir d'Erdoğan me laissent sceptique quant à sa capacité à agir indépendamment de l'agenda politique d'Ankara. Je pense au contraire qu'il pourrait se comporter comme un représentant politique du régime d'Erdoğan au sein des Nations unies.
Sinirlioğlu n'est d'ailleurs pas un diplomate qui se contente des limites qu'on lui fixe. Il sait élargir sa marge de manœuvre, exploiter pleinement ses prérogatives et, lorsque cela lui paraît nécessaire, repousser les frontières institutionnelles. Dans des dossiers comme celui de Chypre, où les Nations unies jouent un rôle important et où la Turquie est directement partie prenante, cette manière de fonctionner soulève de sérieuses questions. L'impartialité du secrétaire général et la gestion d'éventuels conflits d'intérêts y seraient particulièrement sensibles.
Je reste convaincu que l'ascension de Sinirlioğlu au ministère des Affaires étrangères ne s'explique pas uniquement par ses qualités professionnelles. Ses relations politiques, sa capacité à placer ses proches aux postes stratégiques et son talent pour comprendre les rapports de force du moment ont, à mes yeux, joué un rôle déterminant. La relation de confiance qu'il a entretenue pendant de longues années avec le pouvoir autoritaire d'Erdoğan fait aussi partie intégrante de ce parcours.
Mais les qualités qui permettent à un diplomate d'accéder aux plus hautes fonctions dans son propre pays ne sont pas nécessairement celles qu'exige la direction d'une organisation internationale.
L'expérience diplomatique de Feridun Sinirlioğlu et sa connaissance de l'appareil d'État ne constituent qu'une partie de l'équation. Il faut aussi considérer les décisions qu'il a prises, les relations qu'il a entretenues avec le pouvoir politique et l'indépendance que l'on est en droit d'attendre de lui dans une fonction internationale.
Ayant travaillé à ses côtés, mon appréciation repose sur les observations et les convictions que j'ai forgées au fil des années. D'autres pourront naturellement porter un regard différent sur cette carrière. Mais une question demeure à mes yeux : un diplomate qui a gravi les échelons en gagnant la confiance d'un pouvoir autoritaire saura-t-il, le moment venu, s'opposer aux volontés de ce même pouvoir ?
Erdoğan, qui ne cesse de répéter que « le monde est plus grand que cinq », pourrait être tenté d'utiliser le secrétariat général des Nations unies au service de ses propres objectifs politiques. Au regard du parcours de Sinirlioğlu, j'ai toutes les raisons de penser qu'il serait disposé à répondre volontairement à ses attentes.
Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la position éditoriale de Bosphorama
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