La colère monte face au sort réservé à la gare historique de Haydarpaşa à Istanbul
Quand Şenay Kartal travaillait à la gare de Haydarpaşa à Istanbul, ses journées étaient rythmées par le grondement des trains et l’agitation des voyageurs.
Mais l’époque où les voyageurs d’Anatolie arpentaient ses halls en marbre est révolue, alors que ce monument emblématique de la rive asiatique du Bosphore était la gare la plus fréquentée de Turquie et le terminus oriental du Berlin-Bagdad.
La gare, immortalisée dans des films et romans turcs, a été reprise par le ministère de la Culture et du Tourisme qui prévoit d’en faire un centre culturel.
Pour Kartal, retraitée de 61 ans qui y a passé 38 ans, le bâtiment doit rester une gare. « C’était un endroit si beau, plein de mouvement et d’énergie. Cette beauté n’existe plus aujourd’hui », confie-t-elle à l’AFP.
Une gare chargée d’histoire
Inaugurée en 1908 à la fin de l’Empire ottoman, Haydarpaşa a été témoin de l’effondrement de l’empire, de la Première Guerre mondiale, des déportations arméniennes, de coups d’État militaires, de tremblements de terre et d’un grave incendie.
« Elle occupe une place particulière dans la mémoire des personnes ayant connu l’exode rural vers Istanbul. On en retrouve des échos dans la littérature, l’art et le cinéma », explique la chercheuse Ayça Yüksel.
Pourtant, la gare est sans trains depuis 2013, fermée d’abord pour restauration puis pour des fouilles archéologiques ayant mis au jour des artefacts remontant au Ve siècle av. J.-C.
Une reconversion contestée
L’an dernier, le ministère de la Culture en a pris le contrôle, avec une première phase du centre culturel prévue pour 2026. Les cheminots logés dans une partie du complexe ont été sommés de partir.
« Ce n’est pas qu’un bâtiment, c’est tout pour nous », déclare le conducteur Hasan Bektaş, membre de la Plateforme Haydarpaşa regroupant universitaires, urbanistes et cheminots. Il accuse le gouvernement de vouloir exploiter l’emplacement prestigieux de la gare à des fins lucratives.
En octobre 2024, le ministre de la Culture Nuri Ersoy a promis qu’elle continuerait de fonctionner comme gare, avec des espaces culturels et un jardin public mais « jamais un centre commercial ou un hôtel ».
Un monument en péril
Dans les années 2000, des projets de gratte-ciel, d’un World Trade Center voire d’une métamorphose façon Venise avaient circulé, sans suite.
« Haydarpaşa est un monument mondialement connu, mais personne n’a lutté pour le préserver tel quel », déplore Bektaş.
Chaque dimanche, des manifestants se rassemblent devant la gare en scandant : « Haydarpaşa est une gare et doit le rester ».
Pour Nehir Güner, étudiante de 22 ans, ce projet symbolise des priorités mal placées. « Les chemins de fer sont vitaux pour une ville. Il est évident que ce projet de centre culturel n’est qu’une vitrine. »
L’architecte Gül Köksal ajoute : « C’est comme un joyau — mais il n’a de sens que s’il est préservé et animé par ce qui fait son essence. »



