La justice allemande reconnaît un risque persistant de persécution pour les dissidents turcs
Levent Kenez/Stockholm
Un tribunal administratif allemand a statué que les poursuites judiciaires en Turquie contre des personnes accusées de liens avec le mouvement Gülen, un groupe critique envers le président turc Recep Tayyip Erdogan, étaient disproportionnées et discriminatoires. Il a estimé que les individus restent exposés à de nouvelles procédures pénales, des sanctions arbitraires et des ciblages politiques, même après avoir purgé des peines de prison, concluant que ces cas justifient une protection internationale au titre du droit d’asile.
Dans une décision datée du 24 novembre 2025, le tribunal administratif de Sigmaringen a accordé l’asile et le statut de réfugié à un ressortissant turc précédemment condamné en Turquie pour prétendue appartenance au mouvement Gülen. Le tribunal a annulé une décision de l’Office fédéral allemand pour les migrations et les réfugiés (BAMF) et a abrogé une ordonnance d’expulsion vers la Turquie.
Le requérant, un citoyen turc né en 1965, est entré en Allemagne en octobre 2023 et a demandé l’asile le mois suivant. Il avait été condamné en Turquie à plus de huit ans de prison en vertu de l’article 314 du code pénal turc, qui criminalise l’appartenance à une organisation terroriste armée. Cette accusation a été largement utilisée par les autorités turques contre des présumés sympathisants du mouvement Gülen depuis 2016.
Le gouvernement turc du président Erdogan fait face à des critiques persistantes concernant sa désignation du mouvement Gülen, un réseau civique inspiré par le regretté érudit islamique Fethullah Gülen, comme une « organisation terroriste ». Ankara accuse le mouvement d’être à l’origine d’une tentative de coup d’État le 15 juillet 2016, une affirmation qui n’a jamais été étayée publiquement.
La désignation comme terroriste a été annoncée pour la première fois fin 2013, peu après que des enquêtes pour corruption ont impliqué Erdogan, des membres de sa famille et des hauts fonctionnaires dans des affaires impliquant le contrevenant aux sanctions iraniennes Reza Zarrab et l’ancien financier d’Al-Qaïda Yasin al Qadi, tous deux liés à des proches du gouvernement.
Le demandeur d’asile a purgé plusieurs années de prison et a été libéré conditionnellement début 2023 après avoir accompli une partie substantielle de sa peine. Il a ensuite quitté légalement la Turquie pour se rendre directement en Allemagne, où il a demandé une protection internationale. Lors de la procédure d’asile, il a soutenu que sa condamnation antérieure était injuste et que les autorités turques pourraient rouvrir les procédures ou en engager de nouvelles sur la base d’allégations supplémentaires d’affiliation au mouvement Gülen.
Texte original de la décision rendue par le tribunal administratif de Sigmaringen le 24 novembre 2025 :
Le BAMF a rejeté sa demande d’asile en août 2024. L’agence a argué que le requérant n’avait pas subi de persécution au moment de son départ, que ses procédures pénales étaient closes et qu’aucune preuve concrète ne démontrait une enquête en cours à son encontre. Le BAMF a également cité sa sortie légale de Turquie avec un passeport valide comme preuve qu’il ne courait pas de menace active.
Le tribunal de Sigmaringen a rejeté ces arguments, estimant que le requérant avait déjà subi des persécutions politiques et que le risque restait substantiel. Le tribunal a jugé que sa condamnation antérieure constituait une sanction discriminatoire et disproportionnée liée à sa prétendue appartenance au mouvement Gülen, qu’il reconnaît comme un groupe social protégé au titre du droit d’asile allemand.
Dans son raisonnement, le tribunal s’est largement appuyé sur des arrêts récents de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), notamment Demirhan et autres c. Turquie et Yüksel Yalçınkaya c. Turquie. Ces décisions ont établi que les tribunaux turcs avaient violé des droits fondamentaux en condamnant des présumés sympathisants du mouvement Gülen sur la base d’activités routinières et légales.
Le tribunal allemand a noté que selon la CEDH, des actions comme l’utilisation de l’application de messagerie cryptée ByLock, la détention d’un compte à la désormais disparue Bank Asya, l’abonnement à des publications affiliées au mouvement Gülen ou l’envoi d’enfants dans des écoles liées au mouvement Gülen ne constituent pas, en elles-mêmes, des actes criminels. Dans le cas du requérant, la condamnation turque reposait largement sur de tels éléments.
Le tribunal a estimé que cette approche violait les principes de légalité et de procès équitable garantis par la Convention européenne des droits de l’homme. Il a conclu que la sanction du requérant comportait une nette « peine politique », c’est-à-dire qu’elle avait été infligée non pour des actes réellement criminels, mais en raison de son affiliation idéologique et religieuse présumée.
L’arrêt a situé l’affaire du requérant dans le contexte plus large de la répression post-coup d’État en Turquie. Selon les informations pays citées par le tribunal, plus de 700 000 personnes ont fait l’objet de poursuites pénales en Turquie pour des liens présumés avec le mouvement Gülen depuis 2016. Des dizaines de milliers ont été condamnées, emprisonnées, licenciées de la fonction publique ou soumises à des confiscations de biens.
Le tribunal a cité des rapports décrivant des licenciements massifs de juges, procureurs, policiers, universitaires et fonctionnaires, ainsi que la fermeture de médias, d’écoles et d’organisations de la société civile. Il a noté que les enquêtes pénales sont souvent initiées sur la base de critères vagues, de dénonciations ou d’indicateurs numériques, et que les résultats peuvent être imprévisibles.
Les juges ont souligné que le pouvoir judiciaire turc a été critiqué pour son manque d’indépendance dans les affaires politiquement sensibles. Ils ont pointé des constats répétés de la CEDH selon lesquels les tribunaux turcs n’ont pas fourni de preuves suffisantes pour les détentions provisoires et les condamnations dans les affaires liées au mouvement Gülen, et que les juridictions nationales ont poursuivi ces pratiques malgré les arrêts contraignants de la Cour européenne.

Concernant l’argument du BAMF selon lequel le requérant avait purgé sa peine et ne courait donc plus de danger, le tribunal a rejeté cette affirmation. Il a estimé que la Turquie ne respecte pas systématiquement le principe interdisant les doubles peines et que les présumés sympathisants du mouvement Gülen peuvent faire l’objet de nouvelles poursuites, d’une surveillance, de restrictions de voyage ou de détention, même après avoir purgé leur peine.
Le tribunal a également examiné la situation du requérant après son départ de Turquie. Les dossiers judiciaires montrent qu’il a mené des activités en Allemagne associées à des organisations critiques envers le gouvernement turc et liées au mouvement Gülen. De plus, son compte sur les réseaux sociaux avait été bloqué en Turquie par ordonnance judiciaire après des publications critiques, indiquant un intérêt continu des autorités turques.
Les juges ont estimé que ces activités augmentaient la probabilité que le requérant soit identifié et ciblé s’il retournait en Turquie. Ils ont rejeté la suggestion selon laquelle ses actions avaient été entreprises uniquement pour renforcer sa demande d’asile, concluant plutôt qu’elles reflétaient une identité politique et religieuse de longue date.
L’arrêt a en outre déclaré que le requérant ne pouvait pas se réinstaller en sécurité en Turquie, car le risque de persécution émanait des autorités de l’État et existait à l’échelle nationale. Il a également estimé que son départ légal de Turquie n’annulait pas sa crainte de persécution, le décrivant comme potentiellement le résultat d’un timing administratif ou d’une négligence plutôt que comme une preuve de sécurité.
Sur la base de ces constatations, le tribunal a accordé au requérant le statut de réfugié au titre de la loi allemande sur l’asile et une protection au titre de l’article 16a de la Loi fondamentale allemande. Il a ordonné au BAMF de reconnaître son statut et de prendre en charge les frais de procédure.
La décision a été rendue par un juge unique après le transfert de l’affaire d’une formation collégiale, une procédure permise par la loi allemande sur l’asile. Le BAMF n’a pas envoyé de représentant à l’audience, selon les dossiers du tribunal.
Il n’était pas immédiatement clair si le BAMF ferait appel de la décision. Les appels dans les affaires d’asile sont soumis à des règles procédurales strictes et nécessitent l’autorisation d’une juridiction supérieure.
L’arrêt de Sigmaringen s’ajoute à un nombre croissant de décisions de tribunaux allemands accordant une protection à des ressortissants turcs condamnés pour des liens présumés avec le mouvement Gülen. Les juges allemands s’appuient de plus en plus sur la jurisprudence de la CEDH pour évaluer si ces condamnations équivalent à des persécutions politiques.
Le tribunal a souligné que sa décision était fondée sur les faits spécifiques de l’affaire et la situation actuelle des droits de l’homme en Turquie, telle que documentée par les cours internationales et les rapports officiels. Il n’a pas abordé les implications politiques ou diplomatiques plus larges.
Outre ses décisions antérieures, la Cour européenne des droits de l’homme a statué le 16 décembre 2025 que la Turquie avait violé les droits de 2 420 individus condamnés pour des accusations de terrorisme en raison de leurs liens présumés avec le mouvement Gülen, d’inspiration religieuse. La Cour a estimé que les tribunaux turcs n’avaient pas assuré des procès équitables et avaient infligé des peines pénales sans base juridique suffisamment claire et prévisible. Dans son arrêt, la CEDH a jugé que les condamnations violaient l’article 7 de la Convention européenne des droits de l’homme, qui interdit les peines sans loi et exige que les infractions pénales soient clairement définies au moment des faits. La Cour a conclu que des activités routinières et légales avaient été rétrospectivement criminalisées et que les tribunaux nationaux n’avaient pas démontré de manière adéquate comment la conduite des requérants constituait une appartenance à une organisation terroriste au regard de la loi applicable.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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