La loyauté envers Erdogan, seul critère des promotions militaires en Turquie pour 2025
Levent Kenez/Stockholm
Les décisions du Conseil militaire suprême 2025 ont une nouvelle fois démontré que l’avancement dans les Forces armées turques (TSK) repose sur la loyauté plutôt que sur le mérite professionnel. Depuis la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016 en Turquie, le président Recep Tayyip Erdogan a orchestré une profonde restructuration de l’armée, écartant les officiers considérés comme déloyaux pour les remplacer par des figures islamistes alignées sur son gouvernement. La réunion 2025 du Conseil militaire suprême (YAŞ) a entériné une nouvelle série de nominations reflétant cette logique.
Présidée par Erdogan le 3 août à Ankara, la réunion du YAŞ a duré deux heures trente. Elle s’est conclue par des annonces affectant le haut commandement des TSK. La décision la plus marquante fut la mise à la retraite anticipée du chef d’état-major général Metin Gürak, dont le mandat devait pourtant se poursuivre deux années supplémentaires. Il sera remplacé par le commandant des forces terrestres Selçuk Bayraktaroğlu. La raison officielle invoquée – un manque de postes disponibles – a paru étrange, aucun grade ne surplombant celui de chef d’état-major dans la hiérarchie militaire turque.
Pourtant considéré comme un fidèle d’Erdogan, Gürak avait soutenu le gouvernement lors de la tentative de putsch du 15 juillet 2016. De nombreux opposants affirment depuis que cet événement fut en réalité une opération sous faux drapeau orchestrée par le MIT (services de renseignement) et l’ex-chef d’état-major Hulusi Akar pour purger l’armée des éléments jugés déloyaux envers Erdogan.

Gürak, qui commandait plusieurs unités auparavant, s’était investi davantage dans ses fonctions professionnelles après le décès de son épouse en 2020. En juillet 2025, deux incidents sous son commandement ont défrayé la chronique : le 6 juillet, 12 soldats sont morts par intoxication dans une grotte vide lors d’une opération en Irak du Nord. Le ministère de la Défense a écarté toute négligence, évoquant un chien d’identification revenu sain et sauf de la grotte. Des experts ont cependant rappelé que les gaz légers toxiques échappent souvent à la détection animale. Le 26 juillet, deux soldats sont décédés lors d’exercices dans la province de Hatay sous une chaleur extrême.
Nominations générales décidées lors du Conseil militaire suprême 2025 :
Le général Bayraktaroğlu, 64 ans, succède à Gürak. Commandant des forces terrestres depuis 2023, il n’avait dirigé qu’une brigade d’infanterie mécanisée entre 2009 et 2011. Les experts militaires soulignent qu’aucun chef d’état-major dans l’histoire des TSK n’avait été nommé avec une expérience opérationnelle aussi limitée.
En 2025, il a approuvé le renvoi de cinq jeunes officiers de l’Académie militaire pour avoir scandé « Nous sommes les soldats de Mustafa Kemal » lors de leur remise de diplôme. Un conseil de discipline avait initialement préconisé un blâme, mais Bayraktaroğlu a ordonné leur exclusion. Originaire de la région de la mer Noire comme Erdogan, cette proximité géographique reste un facteur récurrent dans les nominations sous sa présidence.
Après la promotion de Bayraktaroğlu, le général Metin Tokel, commandant de la 1ère armée à Istanbul, prend la tête des forces terrestres. Cette nomination a contourné trois généraux plus expérimentés. Autre anomalie : un brigadier-général sans formation d’état-major a été promu lieutenant-général.
Le conseil a également prolongé d’un an les mandats des commandants de la marine (amiral Ercüment Tatlıoğlu) et de l’armée de l’air (général Ziya Cemal Kadıoğlu). Tous deux sont présentés par les médias pro-gouvernementaux comme des fidèles d’Erdogan, notamment pour leur rôle lors de la tentative de putsch de 2016.

La liste des promotions comprend 2 généraux/amiraux élevés de grade et 61 colonels devenus généraux. Les mandats de 29 généraux et 478 colonels ont été prolongés respectivement d’un et deux ans. 43 officiers généraux ont été mis à la retraite pour « manque de postes ». Au 30 août 2025, l’effectif total des généraux/amiraux passera de 316 à 332.
Contrairement aux années précédentes, le ministère n’a pas publié la liste des colonels révoqués, invoquant des notifications individuelles. Cette opacité empêche toute analyse des motifs de ces décisions.
La structure des TSK a été profondément modifiée depuis 2016. Après le putsch, les académies militaires ont été remplacées par une Université de défense nationale civile. Un nouveau système d’examen permet un contrôle accru des candidats. Officiellement, des membres de SADAT (entreprise paramilitaire fondée par un ancien conseiller d’Erdogan) participent aux jurys de sélection. Les diplômés des lycées religieux imam-hatip peuvent désormais devenir officiers, rompant avec les critères laïques précédents.
Lors d’un discours en 2024, Erdogan a révélé que 1 524 des 1 886 officiers d’état-major en poste avant le putsch avaient été exclus. Au total, 10 468 officiers sur 32 189 ont été limogés. Le ministère reconnaît 24 339 licenciements (militaires et civils) depuis 2016. Le gouvernement accuse 8 651 militaires d’avoir participé au putsch. Seuls 42 des 325 officiers généraux en activité à l’époque conservent leur poste ou ont été promus depuis.
Outre la restructuration des systèmes éducatifs et promotionnels, des réformes législatives visent à renforcer le contrôle présidentiel sur les carrières militaires. Un projet de loi en 2020 proposait d’autoriser le président à contourner les règles d’ancienneté pour les promotions. Retiré après des critiques, ce texte pourrait resurgir à l’agenda parlementaire.
Les décisions du YAŞ 2025 entreront en vigueur le 1er septembre.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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