La population carcérale en Turquie atteint un niveau historique sous le règne d’Erdogan
Levent Kenez/Stockholm
La population carcérale turque a atteint un niveau sans précédent, battant le record de l’histoire moderne du pays, selon des données officielles publiées le 1er septembre 2025. Cette explosion reflète non seulement la hausse de la criminalité, mais aussi la répression continue du gouvernement contre toute dissidence politique.
Les chiffres de la Direction générale des prisons et maisons d’arrêt montrent qu’au 1er septembre, les prisons turques comptent 419 194 détenus. Ce total inclut 356 710 condamnés et 62 484 personnes en détention provisoire. Ce nombre dépasse largement la capacité officielle de 295 000 places, mettant à rude épreuve le système pénitentiaire du pays.
La population carcérale totale dépasse désormais celle de 34 provinces turques. Pour faire face, le gouvernement accélère la construction de prisons. Onze nouveaux établissements doivent ouvrir en 2025, dont des mégaprojets à Nigde, Tokat et Corum, avec des coûts unitaires atteignant des milliards de livres. D’ici fin 2027, Ankara prévoit d’allouer plus de 23,5 milliards de livres (environ 840 millions de dollars) à l’expansion carcérale.

Les experts attribuent cette explosion historique à deux facteurs imbriqués : la montée du crime organisé et la politique du président Recep Tayyip Erdogan d’emprisonnement des opposants politiques.
L’Indice mondial du crime organisé classe désormais la Turquie comme premier pays européen pour les acteurs criminels liés à l’État. Groupes mafieux, trafiquants de drogue et réseaux armés ont proliféré, favorisés par des années de tolérance gouvernementale et de corruption. Bien que les autorités aient lancé plus de 1 600 opérations contre ces groupes entre mi-2023 et fin 2024, les critiques dénoncent des actions tardives et insuffisantes.
Parallèlement, le gouvernement Erdogan instrumentalise le système carcéral. Plusieurs lois d’amnistie adoptées ces dix dernières années – officiellement pour désengorger les prisons – ont été appliquées de façon sélective. Des centaines de milliers de condamnés, dont des mafieux et extrémistes, ont été libérés, tandis que prisonniers politiques, dissidents, journalistes, universitaires, militants et opposants présumés au parti au pouvoir en étaient exclus. Cette sélectivité a permis à des criminels violents de recouvrer leur liberté tout maintenant les critiques derrière les barreaux, confirmant que ces amnisties servent des visées politiques plutôt qu’humanitaires.
Selon le rapport 2023 du Conseil de l’Europe sur les populations carcérales (SPACE I), la Turquie concentrait déjà plus d’un tiers des détenus de ses 46 États membres. Sur 1 036 680 prisonniers européens, la Turquie en détenait 348 265 – loin devant l’Angleterre-Galles (81 806), la France (72 294), la Pologne (71 228) ou l’Allemagne (58 098).
Le rapport illustre aussi la facilité avec laquelle le gouvernement turc – critiqué par les organisations internationales et l’ONU pour l’application extensive de sa loi antiterroriste – criminalise ses citoyens.
Une analyse de Nordic Monitor basée sur les données SPACE I révèle que 32 006 personnes condamnées pour « terrorisme » croupissent dans les prisons européennes.
Parmi elles, 30 555 (95%) sont incarcérées en Turquie, qui concentre ainsi quasi-totalité des détenus pour « terrorisme » en Europe. Viennent ensuite la Russie (1 026 détenus, 3,2%) et l’Espagne (195).
Selon les chiffres officiels de la Direction générale des prisons et maisons d’arrêt au 1er septembre 2025, les prisons turques comptent 419 194 détenus :
L’explosion du crime organisé a encore alourdi la pression carcérale. Le ministre de l’Intérieur Ali Yerlikaya a annoncé le démantèlement de plus de 660 réseaux criminels cette année. Présentée comme une victoire, cette opération révèle aussi des années d’inaction ayant permis l’essor d’empires criminels.
Les opérations policières ont conduit à plus de 11 600 interpellations et 4 500 arrestations. Mais la majorité des suspects sont rapidement relâchés, soulevant des questions sur l’efficacité – et l’indépendance – d’une justice accusée de liens avec le pouvoir et les milieux criminels. Les jeunes Turcs, frappés par la précarité économique, sont de plus en plus impliqués dans des trafics ou gangs.
Les observateurs relèvent que l’expansion carcérale a aussi une dimension politique : elle signifie que l’État entend utiliser l’incarcération comme outil de répression de la dissidence.
Le coût économique de ce système carcéral démesuré est colossal. Les 23,5 milliards de livres prévus d’ici 2027 interviennent dans un contexte d’inflation galopante, de chômage des jeunes record et de stagnation économique. Les critiques plaident pour des investissements dans l’éducation, l’emploi ou la réinsertion plutôt que dans l’incarcération de masse. Le gouvernement justifie cette expansion par « la sécurité publique », invoquant la hausse des crimes organisés et des gangs.
Ce record carcéral turc illustre une convergence toxique entre répression politique, expansion criminelle et faillite systémique. Avec ses prisons saturées, la Turquie s’impose comme le plus grand geôlier d’Europe. Pour les opposants à Erdogan, ces chiffres racontent non seulement une crise sécuritaire, mais aussi un recul démocratique.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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