La redistribution des cartes en Syrie : l’ascension de la Turquie et le retour en scène de la France
Les points importants
- La Turquie est la principale bénéficiaire du nouvel ordre syrien : Grâce à sa proximité géographique, à sa présence militaire, à ses réseaux politiques et à son poids sécuritaire, Ankara dispose aujourd’hui d’une influence qu’aucun autre acteur extérieur ne possède en Syrie.
- Cette position reste toutefois limitée par la faiblesse économique de la Turquie : Ankara peut peser sur la sécurité et les équilibres politiques, mais elle ne peut pas financer seule la reconstruction du pays. La Syrie reste donc dépendante des capitaux du Golfe, du soutien américain et de l'ouverture européenne.
- La France tente de revenir, tandis qu’Al-Charaa diversifie ses alliances : Paris cherche à retrouver une partie de son ancienne influence grâce aux accords économiques, culturels et institutionnels conclus lors de la visite de Macron. De son côté, Ahmed Al-Charaa évite de dépendre uniquement de la Turquie et mène une politique d’équilibre entre Ankara, Washington, les pays du Golfe, la France et la Russie.
La chute du régime de Bachar Al-Assad n’a pas seulement entraîné un changement de pouvoir à l’intérieur de la Syrie. Elle a également bouleversé des rapports de force régionaux établis depuis de nombreuses années. Alors que l’influence de la Russie et de l’Iran s’est considérablement affaiblie, la Turquie commence à récolter les fruits politiques de la stratégie qu’elle mène depuis longtemps en Syrie. La France, de son côté, cherche à retrouver une place dans un pays qu’elle a historiquement considéré comme relevant de sa sphère d’influence.
S’il fallait résumer la situation actuelle, la Turquie apparaît comme la puissance étrangère ayant le plus bénéficié de la nouvelle période. Cela ne signifie toutefois pas qu’Ankara puisse orienter seule l’avenir de la Syrie ni qu’elle ait déjà transformé tous ses avantages en une influence durable. La Turquie dispose d’atouts considérables en matière de sécurité, de géographie et de relations politiques. Sa capacité économique reste cependant limitée face à l’ampleur de la reconstruction syrienne.
Les nouveaux dirigeants de Damas semblent eux aussi conscients de cette réalité. Tout en entretenant des relations étroites avec la Turquie, Ahmed Al-Charaa cherche à développer les liens de la Syrie avec la France, les États-Unis, les pays du Golfe et d’autres acteurs. Cette attitude laisse penser que le nouveau pouvoir a compris les dangers que représenterait une dépendance à l’égard d’une seule puissance étrangère.
La Turquie récolte les fruits d’une politique menée pendant des années
Tout au long de la guerre civile syrienne, la Turquie a été l’un des pays qui ont soutenu le plus durablement l’opposition armée au régime d’Assad. Elle a notamment accueilli et financé certains groupes armés de l’opposition syrienne considérés comme terroristes par plusieurs États. À partir de 2016, elle a également établi une présence militaire directe dans le nord du pays.
Cette politique a eu un coût élevé pour la Turquie. L’accueil de millions de réfugiés syriens, les problèmes de sécurité à la frontière, les opérations militaires et les tensions sociales croissantes dans la politique intérieure ont rendu la stratégie syrienne d’Ankara particulièrement controversée pendant de nombreuses années.
Les accusations de violations des droits humains visant certains groupes armés soutenus par la Turquie ont également montré que la politique d’Ankara ne pouvait pas être expliquée uniquement par des considérations démocratiques ou humanitaires. La sécurité des frontières, la volonté d’empêcher le PKK et les YPG d’établir une structure autonome et durable en Syrie ainsi que l’ambition d’élargir l’influence régionale de la Turquie figuraient également parmi ses principaux objectifs.
Malgré toutes ces controverses, la situation actuelle sur le terrain est particulièrement favorable à Ankara. Les nouveaux responsables arrivés au pouvoir à Damas sont issus de milieux qui entretiennent depuis des années des relations directes ou indirectes avec la Turquie. Ankara est ainsi en mesure de coopérer avec le nouveau gouvernement dans de nombreux domaines, de la sécurité au commerce, en passant par l’énergie et la formation militaire.
Le principal avantage de la Turquie est d’ordre géographique. La frontière commune, longue d’environ 900 kilomètres, lui offre une possibilité d’action dont ne dispose aucun autre acteur extérieur. Les postes-frontières, les routes terrestres, les réseaux commerciaux et les connexions énergétiques jouent un rôle vital dans la vie quotidienne de la Syrie.
À cet avantage s’ajoutent les capacités militaires et de renseignement turques. La Turquie est l’un des rares pays capables d’influencer directement les événements dans le nord de la Syrie, de s’appuyer sur une connaissance approfondie des groupes locaux et de participer à la constitution de la nouvelle armée syrienne. La France, l’Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis peuvent fournir une aide économique. Les États-Unis peuvent déterminer certains équilibres diplomatiques et militaires. Mais aucun de ces pays n’est présent sur le terrain de manière aussi directe et permanente que la Turquie.
La position d’Ankara se renforce sur la question kurde
La convergence apparue entre Ankara et Damas concernant l’avenir des Forces démocratiques syriennes et des YPG constitue un autre avantage important pour la Turquie.
Sous le régime d’Assad, les YPG avaient réussi à contrôler un vaste territoire en jouant sur les rivalités entre le régime, la Russie et les États-Unis. Le nouveau pouvoir de Damas refuse désormais que des structures armées et autonomes puissent continuer à exister en dehors de l’autorité de l’État central. Cette approche correspond largement au modèle défendu depuis de nombreuses années par la Turquie, fondé sur l’intégrité territoriale de la Syrie et l’existence d’un État centralisé.
Cette situation renforce la position d’Ankara. La Turquie n’est plus seulement un acteur extérieur invoquant ses propres préoccupations sécuritaires. Elle est devenue l’un des principaux partenaires du gouvernement de Damas dans son projet de rétablissement de l’autorité centrale.
Une distinction importante doit néanmoins être faite. L’affaiblissement militaire des FDS (ndlr Forces Démocratiques Syriennes) ne signifie pas que la question kurde en Syrie soit réglée. Les revendications des Kurdes en matière de langue, d’identité, d’administration locale et de représentation politique demeurent. En abordant ce dossier exclusivement sous l’angle de la sécurité et du terrorisme, la Turquie risque de transformer un succès militaire à court terme en un problème politique durable.
Le véritable défi pour Ankara sera de savoir si elle est capable d’établir une distinction réelle entre le PKK et les YPG, d’une part, et les revendications politiques et culturelles légitimes des Kurdes de Syrie, d’autre part.
La principale faiblesse de la Turquie : sa capacité économique
Bien qu’elle dispose d’atouts considérables sur les plans sécuritaire, géographique et politique, la Turquie n’a pas les moyens de financer seule la reconstruction de la Syrie.
Après plus de dix années de guerre, les routes, le système énergétique, les hôpitaux, les écoles, les logements et les infrastructures industrielles du pays ont été en grande partie détruits. Selon les estimations, la reconstruction nécessitera plusieurs centaines de milliards de dollars.
Compte tenu de ses propres difficultés économiques, il est impossible pour Ankara d’assumer seule une charge d’une telle ampleur. Les entreprises turques pourront certainement obtenir des contrats importants dans la construction, la logistique, l’énergie, l’alimentation et les infrastructures. Mais les projets de grande envergure nécessiteront la participation financière de l’Arabie saoudite, du Qatar, des Émirats arabes unis, de l’Union européenne, de la Banque mondiale et des États-Unis.
Le principal avantage de la Turquie en Syrie pourrait également devenir une source de risques. Plus Ankara assumera de responsabilités dans le domaine de la sécurité, plus elle pourra être tenue pour responsable des échecs du nouveau pouvoir. Si l’économie ne se redresse pas, si le retour des réfugiés reste lent, si des affrontements confessionnels éclatent ou si le nouveau régime devient autoritaire, une partie des critiques se dirigera directement vers la Turquie.
Il serait donc peu judicieux pour Ankara de présenter la Syrie comme sa propre zone d’influence ou d’adopter un discours donnant l’impression qu’elle aurait « remporté » le pays. La société syrienne a subi, au cours de son histoire récente, les interventions de nombreuses puissances étrangères. Une attitude trop possessive de la part de la Turquie pourrait transformer l’avantage dont elle bénéficie aujourd’hui en hostilité sociale dans les années à venir.
La France à la recherche de son ancienne influence
Alors que la Turquie renforce sa position, la France cherche à retrouver le poids historique qu’elle a perdu en Syrie.
Les relations de la France avec la Syrie et le Liban ne relèvent pas d’un lien diplomatique ordinaire. Dès l’époque ottomane, Paris a cherché à se présenter comme la protectrice des communautés chrétiennes du Levant. Après la Première Guerre mondiale, la France a instauré un mandat sur la Syrie et le Liban.
Cette période a joué un rôle déterminant dans la formation des frontières, des structures administratives et des équilibres sociaux actuels. Le mandat français ne se résumait toutefois pas à des liens culturels ou à la création d’établissements scolaires. Il constituait également une forme de domination coloniale. L’utilisation des différences confessionnelles et identitaires comme instruments de gouvernement a contribué à approfondir certaines tensions dans la région.
Malgré cela, la France a conservé pendant de nombreuses années une position plus influente que celle des autres puissances européennes en Syrie et, surtout, au Liban. Les écoles françaises, les centres culturels, les universités, les institutions religieuses et les relations économiques ont permis à Paris de maintenir sa présence.
Aujourd’hui, cet héritage historique ne suffit plus. La France n’est plus la principale puissance capable de déterminer les équilibres militaires en Syrie, d’assurer la sécurité du gouvernement de Damas ou de financer la reconstruction du pays.
Dans cette perspective, la visite effectuée par Emmanuel Macron en Syrie au mois de juillet dernier peut être interprétée moins comme le grand retour de la France que comme une tentative de reconquérir une partie du terrain perdu.
La visite de Macron n’était pas seulement symbolique
Il serait néanmoins erroné d’affirmer que la France est totalement sortie du jeu.
Les accords substantiels évoqués lors de la visite de Macron à Damas dans les domaines des ports, de l’énergie, du secteur bancaire, des transports, de la santé, des infrastructures et de la culture montrent que Paris ne cherche pas uniquement à s’appuyer sur des souvenirs historiques.
Les entreprises françaises tentent de se positionner rapidement, notamment dans la gestion portuaire, l’énergie et les infrastructures. La France peut également contribuer à la réorganisation du système bancaire syrien, à la reprise des relations avec les institutions financières internationales et à l’accélération de l’intégration économique du pays après la levée des sanctions.
La capacité culturelle et institutionnelle de la France constitue un autre de ses avantages. Paris dispose encore d’outils importants dans les domaines des établissements francophones, des centres culturels, des relations universitaires, de l’archéologie, de la diplomatie et de l’administration publique.
La lutte contre le terrorisme représente également une question de sécurité directe pour Paris. La présence de djihadistes français en Syrie, les cellules de l’organisation État islamique et les menaces visant l’Europe expliquent pourquoi la volonté française de développer une coopération sécuritaire avec Damas ne répond pas seulement à une recherche d’influence régionale.
Les limites de ces avantages restent cependant évidentes. La France peut devenir un partenaire économique et culturel important, mais elle ne possède ni la proximité géographique de la Turquie, ni sa présence militaire, ni son rôle dans l’architecture sécuritaire syrienne. En matière de financement, elle peut difficilement rivaliser avec les pays du Golfe.
Autrefois capable de façonner les frontières et l’ordre politique de la Syrie, la France doit désormais s’appuyer sur ses entreprises, son expertise technique, son héritage culturel et ses liens avec l’Europe pour conserver une place à la table des négociations.
La stratégie d’équilibre multidimensionnelle d’Al-Charaa
L’une des caractéristiques les plus remarquables du nouveau pouvoir syrien est sa volonté de ne pas devenir entièrement dépendant d’Ankara, malgré ses relations étroites avec la Turquie.
Le développement par Ahmed Al-Charaa de relations avec l’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats arabes unis, les États-Unis, la France et d’autres pays européens ne peut pas être expliqué uniquement par des nécessités économiques. Il s’agit également d’un choix conscient de politique étrangère.
Le gouvernement d’Al-Charaa sait qu’il a besoin des capitaux du Golfe pour reconstruire le pays, des États-Unis pour obtenir la levée des sanctions et une reconnaissance internationale, de la France pour développer ses relations avec l’Europe et de la Turquie dans les domaines de la sécurité et du commerce.
Le maintien de certains liens avec la Russie constitue une autre manifestation de cette recherche d’équilibre. Le nouveau pouvoir ne souhaite pas prolonger les dépendances héritées de l’époque d’Assad. Il prend cependant en considération le coût qu’entraînerait une rupture totale avec l’une des grandes puissances.
Cette attitude montre qu’Al-Charaa ne souhaite pas placer son pays sous la tutelle d’un seul État. La Turquie est peut-être aujourd’hui l’acteur extérieur le plus puissant en Syrie, mais le gouvernement de Damas ne se comporte pas comme un simple prolongement d’Ankara. Il tente au contraire d’élargir sa marge de manœuvre en maintenant un équilibre entre plusieurs centres de pouvoir.
Il s’agit d’un signe important de l’intelligence politique du nouveau gouvernement. L’histoire récente de la Syrie a montré à quel point la dépendance envers une seule puissance étrangère pouvait avoir de graves conséquences. La dépendance du régime d’Assad envers l’Iran et la Russie avait considérablement limité la souveraineté du pays et sa capacité à prendre ses propres décisions.
Le gouvernement d’Al-Charaa semble vouloir éviter de reproduire la même erreur avec la Turquie.
Le vainqueur de la nouvelle période est connu, mais pas encore son issue
À ce stade, la Turquie est l’acteur extérieur qui a le plus bénéficié de la nouvelle période en Syrie. Après des années de politique active dans le pays, Ankara dispose désormais à Damas d’un gouvernement qui ne lui est pas hostile, de nouvelles possibilités en matière de sécurité frontalière et d’importantes perspectives pour le commerce régional.
La France cherche, quant à elle, à reconquérir l’influence historique qu’elle a perdue. La dernière visite de Macron montre que Paris ne vise pas seulement un retour symbolique, mais tente également de se faire une place concrète dans les domaines économique, diplomatique et culturel.
L’avenir de la Syrie ne se résumera toutefois pas à une lutte d’influence entre la Turquie et la France. Le soutien politique des États-Unis, les ressources financières des pays du Golfe, la pression militaire d’Israël, la question kurde, l’intégration des minorités au nouveau système et le financement de la reconstruction seront les véritables facteurs déterminants du nouvel ordre.
La Turquie est peut-être aujourd’hui l’acteur le mieux placé. Mais la transformation de cet avantage en réussite durable ne se mesurera pas à sa capacité à exercer une pression sur Damas. Elle dépendra de sa contribution à l’émergence d’une Syrie stable, inclusive et capable de tenir debout par ses propres moyens.
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