Erdoğan à New York : les limites de la langue de bois
Les points importants
- - Un discours ambitieux, mais peu de propositions concrètes : Erdoğan continue de dénoncer les faiblesses de l’ordre international avec son slogan « Le monde est plus grand que cinq ». Mais Ankara précise rarement le modèle qu’elle propose pour réformer l’ONU ou les mécanismes qu’elle souhaite mettre en place.
- - Une Turquie active, mais rarement à l’initiative des nouveaux formats : Alors que plusieurs pays lancent de nouvelles initiatives sur le multilatéralisme ou les inégalités, la Turquie n’apparaît pas parmi leurs principaux initiateurs. Il existe ainsi un décalage entre l’ambition affichée par Ankara et son rôle dans la construction de ces nouveaux mécanismes.
- - La proximité avec Trump produit encore peu de résultats visibles : Malgré la relation personnelle chaleureuse entre Erdoğan et Trump, plusieurs dossiers majeurs restent en suspens, notamment les F-35, les sanctions CAATSA et les S-400. Les bonnes relations entre dirigeants ne se traduisent donc pas nécessairement par des avancées diplomatiques concrètes.
Le président turc Recep Tayyip Erdoğan était une nouvelle fois à New York pour la 81e Assemblée générale des Nations unies. Il s’exprimait à cette occasion pour la seizième fois à la tribune de l’ONU.
L’Assemblée générale offre aux dirigeants du monde entier une occasion privilégiée de s’adresser directement à la communauté internationale et de bénéficier d’une importante couverture médiatique. C’est aussi une tribune où chacun peut exposer longuement sa vision du monde, sans pour autant peser sur le cours des événements. L’histoire en a fourni quelques exemples mémorables. On pense notamment au discours de Mouammar Kadhafi en 2009, qui avait duré près d’une heure et demie.
Le gouvernement turc accorde également une certaine importance à l’ordre de passage des dirigeants. Il faut reconnaître qu’il obtient généralement satisfaction : depuis plusieurs années, Erdoğan figure parmi les premiers chefs d’État à prendre la parole.
Cette fois, pourtant, son discours contenait peu de nouveautés. Pas non plus de déclaration susceptible de faire les gros titres de la presse internationale. Devant une salle largement clairsemée, Erdoğan a parlé pendant plus d’une demi-heure, reprenant pour l’essentiel des thèmes déjà développés les années précédentes.
La catastrophe humanitaire à Gaza, la reconnaissance de l’État palestinien, l’impuissance croissante des Nations unies et la nécessité de construire un ordre international plus juste ont une nouvelle fois occupé une place centrale. Erdoğan a également repris son slogan désormais bien connu, « Le monde est plus grand que cinq », pour dénoncer les privilèges accordés aux cinq membres permanents du Conseil de sécurité.
La Turquie est cependant loin d’être la seule à réclamer une réforme du système onusien. Du Sud global à l’Europe, de nombreux pays s’interrogent aujourd’hui sur la représentativité du Conseil de sécurité, le fonctionnement des institutions financières internationales et, plus largement, sur la capacité des structures créées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale à refléter le monde actuel. L’Allemagne, le Brésil, l’Inde et le Japon sont notamment cités depuis longtemps parmi les candidats possibles à un Conseil de sécurité élargi.
Dans ce contexte, « Le monde est plus grand que cinq » ne constitue plus, à lui seul, une proposition politique originale. Reste à savoir ce que la Turquie apporte concrètement à ce débat.
« Le monde est plus grand que cinq », mais comment ?
Erdoğan répète cette formule depuis de nombreuses années. Pourtant, le modèle de Conseil de sécurité défendu par Ankara reste difficile à cerner.
Faut-il supprimer le système des membres permanents ? En ajouter de nouveaux ? Limiter ou supprimer le droit de veto ? Et avec quels pays la Turquie entend-elle porter une telle réforme ?
Le discours de New York n’a pas apporté de réponses à ces questions.
Le même flou était perceptible sur d’autres sujets : justice climatique, inégalités économiques, accès aux technologies, « hégémonie numérique » ou encore encadrement de l’intelligence artificielle par le droit international. Les problèmes étaient bien identifiés, mais les initiatives concrètes de la Turquie, sur le plan national comme international, l’étaient beaucoup moins.
Pendant ce temps, d’autres pays tentent de mettre en place de nouveaux mécanismes.
L’Union européenne, l’Inde, le Brésil, l’Australie, le Canada, le Kenya et la Barbade ont ainsi été les premiers à coparrainer l’initiative « Partners for Multilateralism ». La Turquie ne figurait pas parmi ces sept acteurs fondateurs.
Même constat sur les inégalités économiques. Le Brésil, l’Afrique du Sud, la Norvège et l’Espagne ont lancé une initiative visant à créer un nouveau panel international sur les inégalités. Soutenue notamment par Joseph Stiglitz, Thomas Piketty, Daron Acemoğlu, Mariana Mazzucato et Jayati Ghosh, elle rassemble plus de 1 500 économistes et universitaires issus de plus d’une centaine de pays. Là encore, la Turquie ne fait pas partie des pays à l’origine du projet.
Ankara appelle depuis des années à construire un nouvel ordre international. Mais lorsqu’il s’agit de créer les instruments de ce nouvel ordre, elle apparaît moins souvent au premier plan.
Erdoğan parle. D’autres mettent en place de nouveaux formats.
Une relation chaleureuse avec Trump, des dossiers toujours en suspens
La dimension américaine de la visite à New York révèle une autre contradiction.
Erdoğan a tenu un discours très ferme sur Gaza et formulé de graves accusations contre le gouvernement israélien. En revanche, il a soigneusement évité toute critique directe de l’administration Trump. Évoquant les efforts en faveur d’un cessez-le-feu à Gaza, il a même salué explicitement « les efforts du président Trump ».
Erdoğan a également critiqué l’absence du président palestinien Mahmoud Abbas à l’Assemblée générale. Mais il s’est abstenu de mettre directement en cause l’administration américaine, dont la décision sur les visas l’empêchait de se rendre à New York.
Donald Trump, de son côté, utilise depuis longtemps un langage chaleureux et très personnel à l’égard du président turc. À New York, il l’a une nouvelle fois qualifié de « tough guy » (un dur à cuire, ndlr).
La proximité personnelle entre les deux dirigeants est évidente. Ses résultats pour la Turquie le sont beaucoup moins.
Ankara n’a toujours pas réintégré le programme F-35. Les sanctions prises dans le cadre du CAATSA restent en vigueur. Le dossier des S-400 n’est pas réglé. Plusieurs des principaux différends sécuritaires entre Washington et Ankara sont toujours sur la table.
Ces dernières années, les relations personnelles entretenues par Erdoğan avec les dirigeants étrangers ont pris une place croissante dans la communication de sa politique étrangère. La cordialité des rencontres, les déclarations positives et les compliments réciproques sont largement relayés auprès de l’opinion publique turque.
Mais les relations entre États se mesurent moins aux photos et aux compliments qu’aux dossiers effectivement résolus.
La sympathie personnelle de Trump pour Erdoğan peut certainement constituer un avantage diplomatique pour Ankara. Il est toutefois difficile, jusqu’à présent, d’identifier les grands dossiers sur lesquels cette proximité a permis une véritable avancée.
Une diplomatie active, des résultats plus modestes
Erdoğan a également beaucoup insisté sur le poids régional de la Turquie. Il a rappelé son rôle dans l’accord sur les céréales en mer Noire, évoqué les contacts menés autour de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, le projet de « Route du développement » avec l’Irak ainsi que les initiatives diplomatiques turques en Syrie, à Gaza et dans le Golfe.
Il serait injuste de nier la marge de manœuvre diplomatique dont dispose la Turquie. Être membre de l’OTAN tout en maintenant le dialogue avec Moscou, conserver des relations étroites avec l’Ukraine et pouvoir discuter simultanément avec les pays du Golfe, Damas et les capitales européennes offrent à Ankara une position particulière dans la région.
Le discours d’Erdoğan nous a également permis de comprendre très clairement le monde qu’il souhaite voir émerger : un système international plus juste, une ONU plus inclusive, un ordre économique plus égalitaire, une gouvernance plus responsable de l’intelligence artificielle et un droit international davantage respecté.
Ce que nous avons moins entendu, en revanche, c’est ce que la Turquie propose concrètement pour y parvenir et quels mécanismes elle cherche à mettre en place sur la scène internationale.
Quels instruments ? Avec quels partenaires ? À travers quelles initiatives ?
Tant que ces questions restent sans réponse, les grandes ambitions diplomatiques risquent de se transformer, année après année, en une répétition des mêmes thèmes à la tribune de l’ONU.
Les slogans aussi finissent par vieillir
À une époque, la formule « Le monde est plus grand que cinq » avait réellement marqué les esprits. En quelques mots, elle résumait efficacement le problème de représentativité du système international.
Mais les slogans aussi ont une durée de vie.
Le Brésil, l’Inde, l’Afrique du Sud, le Canada, l’Australie et plusieurs pays européens expérimentent aujourd’hui de nouveaux formats multilatéraux en fonction de leurs propres priorités. La Turquie n’est pas absente de ces dynamiques. Mais il existe un décalage entre l’ampleur de son discours sur la transformation de l’ordre international et son poids dans la création de ces nouvelles initiatives.
L’image qui reste de New York est donc assez familière.
Erdoğan a dressé la liste des problèmes du monde. Il a dénoncé les injustices du système international. Il a rappelé l’importance de la Turquie. Et il a, une nouvelle fois, reçu les compliments de Donald Trump.
Mais aux grandes ambitions répétées depuis des années ne sont venus s’ajouter ni nouveau mécanisme, ni nouvelle alliance, ni résultat diplomatique majeur.
Contester l’ordre mondial depuis la tribune des Nations unies est une chose.
Faire partie de ceux qui construisent la table autour de laquelle se décide le nouvel ordre en est une autre.
Et vous, qu'en pensez-vous ?




