La Turquie a enquêté sur plus de 1,6 million de personnes pour terrorisme depuis la tentative de coup d’État de 2016 : rapport
Plus de 1,6 million de personnes en Turquie ont été investiguées pour terrorisme depuis la tentative de coup d’État en 2016, selon un nouveau rapport sur les droits humains accusant le gouvernement de transformer les pouvoirs d’urgence en instrument permanent de répression politique, a rapporté le Stockholm Center for Freedom.
Le rapport, publié par la fondation néerlandaise Stichting Justice Square, couvre les évolutions entre 2016 et 2024. Il affirme que le gouvernement turc sous la présidence de Recep Tayyip Erdoğan a instrumentalisé le putsch avorté pour éliminer l’opposition politique et réprimer la société civile, particulièrement les sympathisants du mouvement Gülen. Le document qualifie ces actions – détentions arbitraires, tortures, licenciements massifs et disparitions forcées – de crimes contre l’humanité au regard du droit international.
Erdoğan cible les adeptes du mouvement Gülen, inspiré par le religieux musulman Fethullah Gülen, depuis les enquêtes pour corruption en 2013 impliquant l’ex-Premier ministre et son entourage familial.
Qualifiant ces investigations de « coup güleniste », Erdoğan a désigné le mouvement comme « organisation terroriste » en mai 2016 avant d’intensifier la répression après le putsch raté de juillet 2016 – qu’il attribue à Gülen. Le mouvement dément fermement toute implication.
Selon le rapport, plus de 120 000 personnes ont été condamnées pour terrorisme durant cette période. Des milliers restent emprisonnées : juges, fonctionnaires, enseignants, militaires et journalistes. Les décrets-loi ont permis des purges massives dans la fonction publique, la fermeture de centaines d’institutions et de médias, ainsi que la saisie d’actifs privés estimés à 30 milliards de dollars.
Le document détaille des cas emblématiques comme celui de Gökhan Açıkkollu, enseignant décédé en garde à vue en 2016 après des sévices. Malgré des preuves médico-légales, aucune poursuite n’a été engagée.
Autre exemple : Mustafa Özgür Gültekin, enlevé à Ankara en décembre 2016. Son cas illustre les disparitions forcées systématiques, nombre de victimes étant détenues dans des centres secrets et torturées pour obtenir des aveux.
Le rapport mentionne aussi Ayşe Özdoğan, mère atteinte d’un cancer en phase terminale maintenue en détention malgré son état. Les défenseurs des droits dénoncent un traitement inhumain, symptomatique des abus contre les populations vulnérables.
Les services de renseignement turcs sont accusés de rapatriements extrajudiciaires à l’étranger : victimes enlevées au Kirghizistan, en Malaisie, au Kosovo et au Kenya, souvent des présumés liés au mouvement Gülen.
Les conditions carcérales sont décrites comme inhumaines : surpopulation (45 détenus dans des cellules prévues pour 15), traitements discriminatoires envers les prisonniers politiques, privation de soins médicaux et isolement prolongé.
« Le pouvoir judiciaire n’est plus garant de la justice mais un outil du régime », affirme le rapport, dénonçant le remplacement de milliers de magistrats par des loyalistes. Cette restructuration aurait anéanti l’indépendance des tribunaux.
Le document dénonce aussi la rhétorique haineuse d’État : responsables publics, médias et autorités religieuses stigmatisent systématiquement les opposants comme « traitres » ou « terroristes », exacerbant leur exclusion sociale et économique.
La Cour européenne des droits de l’homme a condamné à plusieurs reprises la Turquie, notamment dans l’arrêt historique Yalçınkaya c. Türkiye (2023). La Cour a jugé que la condamnation d’un enseignant pour usage de l’application ByLock, affiliation syndicale et compte à la Bank Asya violait ses droits à un procès équitable et à la liberté d’association. Ce jugement pourrait concerner des milliers de cas similaires.
Conclusion du rapport : la Turquie serait passée d’une démocratie imparfaite à un « État-régime » gouverné par un pouvoir exécutif sans contrepoids et maintenu par une répression systématique.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.
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