La Turquie accorde à son autorité religieuse le pouvoir de censurer et détruire les traductions « inappropriées » du Coran
La Direction des Affaires religieuses (Diyanet), principale autorité religieuse de Turquie, s’est vue octroyer des pouvoirs étendus pour superviser le contenu religieux et censurer les traductions du Coran jugées « inappropriées », selon une nouvelle loi entrée en vigueur mercredi, rapporte BBC Turkish.
Publiée au Journal officiel, cette législation permet au Conseil supérieur des affaires religieuses du Diyanet d’examiner les interprétations du Coran et autres publications religieuses à la demande des institutions gouvernementales.
Ce texte, porté le mois dernier par le Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir, est critiqué pour son instrumentalisation du Diyanet comme « arrière-cour » politique, lui accordant des prérogatives et moyens financiers disproportionnés.
Selon la nouvelle loi, si le conseil estime que ces textes sont « contraires aux principes fondamentaux de l’islam », il peut ordonner l’arrêt de leur distribution, le rappel des exemplaires existants et la destruction des supports.
Pour les publications en ligne, le Diyanet peut demander en justice le retrait des contenus ou leur blocage. Les recours contre ces décisions sont possibles sous deux semaines, mais n’ont pas d’effet suspensif. En cas de rejet ou d’absence de recours, les matériaux concernés seront définitivement détruits.
La loi permet également au Diyanet d’étendre ses activités dans les écoles, résidences universitaires et hôpitaux via des services de conseil religieux.
En décembre 2023, la Cour constitutionnelle turque avait annulé un dispositif similaire au motif d’un excès de pouvoir. L’AKP l’a réintroduit dans un projet omnibus adopté le mois dernier avec le soutien de son allié, le Parti d’action nationaliste (MHP).
Un tollé parmi les théologiens
La loi a provoqué l’indignation d’éminents spécialistes de l’islam et de la société civile, qui accusent le gouvernement AKP de censure religieuse et d’atteinte à la liberté de croyance.
Le théologien İhsan Eliaçık, critique virulent de l’AKP, a fustigé ce texte : « Ils ont fait voter une loi d’Inquisition pour le Diyanet en séance parlementaire nocturne ».
Il établissait ainsi un parallèle avec les pouvoirs de l’Inquisition historique, institution catholique réprimant l’hérésie par la censure et la punition.
Le professeur Mustafa Öztürk, connu pour ses interprétations non-conventionnelles de l’islam, s’est insurgé : « Je brûlerai moi-même mon interprétation », anticipant la possible interdiction des commentaires personnels du Coran.
Un autre érudit, Mustafa İslamoğlu, a dénoncé l’imposition d’une lecture unique par l’État : « Aucune interprétation ne peut remplacer le texte original. Imposer une traduction tout en en interdisant d’autres trahit à la fois la révélation et la raison. »
Le professeur Sönmez Kutlu a souligné que confier des pouvoirs répressifs au Diyanet contredit ses principes fondateurs, avertissant des risques de poursuites contre d’autres œuvres religieuses.
Créé en mars 1924 par Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la Turquie moderne, le Diyanet est censé agir conformément au principe de laïcité, neutre politiquement. Mais il est régulièrement accusé de relayer l’idéologie de l’AKP.
Akın Karadeniz, président de la Fondation islamique turque, a qualifié la loi de « violation flagrante des libertés de croyance et d’expression », rappelant que « l’interprétation du Coran est un droit fondamental ».
Cette mesure s’inscrit dans une stratégie plus large de contrôle du discours religieux et de répression des interprétations alternatives de l’islam. Depuis la tentative de coup d’État de 2016, les autorités turques ont retiré des dizaines de milliers d’ouvrages, dont des Corans et commentaires liés au mouvement Gülen – un groupe religieux que Ankara accuse d’avoir orchestré le putsch, ce qu’il nie.
Le Diyanet, dont le budget annuel dépasse celui de la plupart des ministères, joue un rôle central dans la vie religieuse de ce pays officiellement laïc. Il contrôle le contenu des sermons dans plus de 80 000 mosquées et émet des directives alignées sur la politique gouvernementale.
Fin 2023, la Cour des comptes recensait 140 859 employés au Diyanet. Son budget 2025 s’élève à environ 130,2 milliards de livres turques (3,32 milliards de dollars).
Son actuel directeur, le professeur Ali Erbaş, occupe ce poste depuis septembre 2017.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.
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