La Turquie admet garder des projets clés sous le radar pour contourner ses rivaux dans les Balkans
Levent Kenez/Stockholm
La Turquie mène une stratégie calculée dans les Balkans, équilibrant coopération militaire avec l’Albanie tout en évitant les frictions avec la Serbie concernant le Kosovo, selon les délibérations de la Commission des Affaires étrangères du Parlement turc.
« Alors que nous menons ces efforts avec l’Albanie, nous sommes conscients que le Kosovo est sensible à la Serbie et la Serbie à l’Albanie. Par une diplomatie prudente, nous vendons quelque chose à chaque partie et obtenons quelque chose de chacune », a déclaré un haut responsable du ministère des Affaires étrangères aux députés, décrivant une politique privilégiant des projets militaires discrets et un positionnement régional sans escalade publique. « Parfois, garder certains projets sous le radar, notamment dans l’industrie de défense, renforce notre réseau. En cas de crise régionale, les pays se tourneront inévitablement vers la Turquie. »
La séance du 1er avril a porté sur une série d’accords-cadres militaires avec des pays balkaniques, dont l’Albanie, et les implications juridiques et politiques d’arrangements similaires avec la Serbie. Les discussions ont souligné les efforts d’Ankara pour élargir les liens de défense et la coopération industrielle tout en maintenant un équilibre délicat entre Belgrade et Pristina.
Les députés ont exprimé des inquiétudes quant à la manière dont les accords de la Turquie avec la Serbie définissent le champ territorial, notamment les références aux zones sous souveraineté serbe conformément à ses lois nationales. Cette formulation reflète la position de Belgrade selon laquelle le Kosovo fait partie de la Serbie, tandis que la Turquie reconnaît le Kosovo comme un État indépendant.
Le vice-ministre des Affaires étrangères Kemal Bozay a indiqué que cette formulation était volontairement large pour éviter de compromettre des accords servant les intérêts économiques et stratégiques turcs. Il a précisé que cette rédaction visait à prévenir les différends avec la Serbie tout en préservant les arrangements existants de la Turquie avec le Kosovo.
Les responsables ont reconnu que les positions internationales divergentes sur le Kosovo créent une ambiguïté juridique, mais ont affirmé qu’Ankara avait opté pour un langage flexible pour garantir la continuité des protections d’investissement et de la coopération militaire. Une formulation plus explicite, ont-ils suggéré, aurait pu compromettre l’accord dans son ensemble.
Ils ont également évoqué les défis pratiques sur le terrain, notamment les perturbations périodiques affectant les liaisons de transport et commerciales du Kosovo avec la Serbie, précisant que la Turquie avait parfois utilisé son influence diplomatique pour désengorger ces goulots d’étranglement. Cette approche globale vise à maintenir un accès et une influence des deux côtés sans imposer un alignement binaire.
Les discussions en commission ont souligné que la Turquie maintient des cadres juridiques et diplomatiques parallèles avec la Serbie et le Kosovo, lui permettant d’opérer dans chacun sans concilier formellement leurs revendications conflictuelles. Les responsables ont assuré que cette approche à double voie ne nuirait pas aux relations avec le Kosovo, car des accords séparés restent en vigueur.

L’accord avec l’Albanie, approuvé par la commission, actualise un cadre vieux de plusieurs décennies pour élargir la coopération dans les domaines de la formation militaire, de l’industrie de défense, de la logistique, du renseignement et des opérations humanitaires.
La coopération industrielle de défense entre la Turquie et l’Albanie se développe régulièrement, devenant un pilier central des relations bilatérales. Dans le cadre de la coopération militaire, la Turquie a fourni du matériel comprenant 15 bus et 40 véhicules, ainsi qu’un soutien logistique adapté aux besoins du ministère albanais de la Défense. Les activités de formation se poursuivent également, avec des programmes turcs à Tirana préparant les candidats commandos albanais. Une structure commune de 34 personnels opère entre les deux ministères de la Défense, tandis qu’une unité d’infanterie albanaise participe sous une compagnie de manœuvre turque à la mission EUFOR Althea de l’Union européenne en Bosnie-Herzégovine, reflétant une étroite coordination opérationnelle sur le terrain. La coopération s’est également étendue aux acquisitions, l’Albanie recevant des munitions produites par le turc Roketsan et des obusiers de 105mm fournis par l’entrepreneur public de défense turc.
Le débat a également abordé les dynamiques régionales plus larges, notamment la concurrence d’influence dans les Balkans et le rôle des réseaux d’infrastructure et de transport reliant l’Adriatique, la mer Noire et au-delà. Les responsables ont présenté l’engagement turc comme faisant partie d’un effort plus large d’intégration des corridors de transport, d’énergie et de sécurité.
Malgré les références publiques à un alignement stratégique, les responsables ont souligné que certains aspects de la coopération militaire sont délibérément tenus à l’écart des projecteurs. Ils ont affirmé que cette approche permet d’éviter un retour de bâton politique dans une région où les tensions historiques demeurent non résolues.
Les discussions ont également souligné l’importance symbolique et pratique de la coopération militaire avec l’Albanie, notamment pour renforcer la présence turque le long du corridor adriatique. Les responsables ont déclaré que l’accord actualisé reflète l’évolution des conditions géopolitiques et la nécessité d’une coordination plus avancée.
Un élément clé de l’empreinte militaire turque en Albanie est la base navale de Pashaliman, où Ankara a réalisé des travaux de modernisation et fourni un soutien matériel. Les responsables ont indiqué que des efforts étaient en cours pour renforcer le statut juridique régissant l’installation et explorer des moyens d’accroître son utilisation opérationnelle.
La base est considérée comme un atout stratégique pour projeter la présence turque en Adriatique et soutenir des activités régionales plus larges. Les responsables turcs l’ont décrite comme une plateforme pour approfondir la coopération bilatérale tout en contribuant au flanc sud-est de l’OTAN.
Ils ont indiqué que le nouvel accord avec l’Albanie pourrait fournir un cadre pour développer les activités à Pashaliman, notamment la logistique, la formation et d’éventuelles opérations conjointes. L’objectif est d’intégrer plus pleinement l’installation dans le réseau régional de défense turc.
Selon les accords bilatéraux existants, la marine turque conserve le droit d’utiliser la base pour ses propres opérations en mer Ionienne et Adriatique. La Turquie continue de fournir des protocoles financiers cruciaux et un soutien logistique visant à former le personnel et restructurer les forces armées albanaises pour les aligner sur les standards de l’OTAN.
La Turquie considère le développement continu de Pashaliman au sein de l’OTAN comme une opportunité de renforcer son rôle dans l’Alliance et d’obtenir un levier contre la Grèce, un pays voisin avec lequel elle entretient des différends de longue date sur les frontières maritimes en Égée.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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