La Turquie dévoile une stratégie hydrique renforçant le contrôle des fleuves alimentant le Moyen-Orient
Levent Kenez/Stockholm
La Turquie a dévoilé une vaste stratégie nationale sur l’eau pour les 10 prochaines années, qui déterminera la gestion des fleuves se déversant au Moyen-Orient, alors qu’Ankara cherche à réduire la consommation domestique tout en renforçant son contrôle sur les ressources hydriques originaires de son territoire.
Le Plan National de l’Eau pour 2026-2035 est entré en vigueur après avoir été approuvé par décret présidentiel et publié au Journal Officiel le 14 mars. Élaboré par le Ministère de l’Agriculture et des Forêts, ce plan établit un cadre à long terme pour la gestion des fleuves, réservoirs et infrastructures hydriques du pays.
Dans le cadre de cette stratégie, les pertes dans les réseaux d’eau potable devraient diminuer à 25 % d’ici 2030 et à 10 % d’ici 2050. La consommation quotidienne d’eau par personne est ciblée à 120 litres d’ici 2030 et 100 litres d’ici 2050.
L’industrie sera également incitée à réutiliser davantage d’eau. Le plan vise à augmenter la récupération de l’eau industrielle à 30 % d’ici 2030 et 50 % d’ici 2050. L’agriculture reste le plus grand consommateur d’eau en Turquie. La stratégie cherche à améliorer l’efficacité de l’irrigation à 60 % d’ici 2030 et 65 % d’ici 2050, dans le cadre d’un effort plus large pour réduire les pertes d’eau tout en maintenant la production agricole.
Le plan prévoit également des systèmes de traitement des eaux usées plus robustes, une surveillance numérique des ressources en eau et des mesures pour renforcer la résilience face au changement climatique. L’importance de la politique hydrique turque s’étend au-delà de ses frontières. Plusieurs grands fleuves prennent leur source en Turquie avant de traverser les pays voisins, faisant de la gestion de l’eau un enjeu de plus en plus sensible dans certaines régions du Moyen-Orient et de l’Europe du Sud-Est.
Deux des fleuves les plus importants de la région, le Tigre et l’Euphrate, prennent leur source dans les montagnes de l’est de la Turquie avant de s’écouler vers le sud en Syrie et en Irak.
Texte d’un plan détaillant la stratégie hydrique sur 10 ans de la Turquie :
Ensemble, ces deux fleuves constituent le principal système d’eau douce du nord du Moyen-Orient. L’Euphrate s’étend sur environ 2 800 kilomètres, traversant la Turquie, la Syrie et l’Irak. Le Tigre prend également sa source en Turquie et coule vers le sud-est en Irak, où les deux fleuves finissent par se rejoindre avant d’atteindre le golfe Persique.
La Turquie se situe à l’amont du bassin et fournit une grande partie de l’eau alimentant le système. Des recherches estiment qu’environ 90 % du débit annuel de l’Euphrate provient de Turquie, tandis que le Tigre reçoit environ 40 à 50 % de son eau du territoire turc.
Comme les deux fleuves prennent leur source en Turquie, les décisions concernant les barrages, les réservoirs et la répartition de l’eau en amont peuvent directement affecter les niveaux d’eau en aval.
L’eau a donc été un sujet récurrent dans les relations entre la Turquie et ses voisins du sud depuis des décennies. Depuis les années 1970, la Turquie a construit une série de grands barrages dans le cadre du Projet d’Anatolie du Sud-Est, un vaste programme de développement conçu pour produire de l’hydroélectricité et étendre l’irrigation dans le sud-est du pays.
Le projet comprend 22 barrages et 19 centrales hydroélectriques et a transformé de vastes zones de la région en une importante zone agricole. Dans le même temps, il a suscité des inquiétudes en Syrie et en Irak quant à l’impact potentiel du stockage de l’eau en amont sur les débits des fleuves. Les pénuries d’eau sont devenues particulièrement graves en Irak, où l’Euphrate et le Tigre fournissent la majeure partie de l’eau douce utilisée pour l’agriculture, l’eau potable et la production d’électricité.
Environ 70 % des ressources en eau de l’Irak proviennent de l’extérieur du pays, principalement des deux fleuves issus de Turquie. La diminution des précipitations et la hausse des températures ont aggravé la pression.

Le Moyen-Orient est déjà l’une des régions les plus vulnérables à la pénurie d’eau causée par le climat. Les scientifiques avertissent que l’augmentation des sécheresses et des taux d’évaporation pourrait réduire la disponibilité de l’eau dans tout le bassin au cours des prochaines décennies.
La gestion de l’eau est donc devenue un enjeu diplomatique de plus en plus important. La Turquie, l’Irak et la Syrie ont périodiquement négocié des accords sur les lâchers d’eau et la coopération technique. Cependant, le bassin manque toujours d’un traité international complet régissant le partage de l’eau.
La dimension diplomatique de la politique de l’eau est également visible aux frontières occidentales de la Turquie. Dans le nord-ouest du pays, le fleuve Maritsa, connu sous le nom d’Evros en Grèce, forme une partie de la frontière entre les deux pays après avoir coulé vers le sud depuis la Bulgarie.
Les inondations le long du fleuve ont périodiquement tendu les relations entre les trois pays, en particulier lorsque de fortes pluies en Bulgarie font monter les niveaux d’eau en aval en Turquie et en Grèce. Comme le fleuve traverse plusieurs frontières nationales, la gestion des crues et de l’eau nécessite une coordination entre les trois pays.
Le Plan National de l’Eau de la Turquie ne fixe pas de quotas ou de traités internationaux. Il établit plutôt le cadre national par lequel le pays entend gérer les fleuves prenant leur source sur son territoire au cours de la prochaine décennie.
Pour les pays en aval, ces politiques continueront d’influencer le débit des fleuves qui restent essentiels à l’agriculture, aux villes et à la production d’énergie dans tout le Moyen-Orient.
Le Plan National de l’Eau de la Turquie a également été critiqué par l’opposition. Dr. Baran Bozoğlu, vice-président des gouvernements locaux pour le Parti Républicain du Peuple (CHP, principale opposition) et ingénieur en environnement, a décrit le plan 2026-2035 comme une « liste de souhaits » qui ne répond pas à la crise de l’eau en Turquie. Bozoğlu a souligné trois lacunes majeures : le financement flou pour les municipalités, l’absence d’une réforme radicale pour limiter le gaspillage de l’eau agricole et une gestion fragmentée de l’eau entre les ministères et les autorités locales. « Le plan identifie les problèmes mais reste un texte bureaucratique au niveau des intentions. L’eau n’est pas un problème d’ingénierie à résoudre par des systèmes de contrôle et d’acquisition de données (SCADA) ou des données numériques, c’est une question de volonté politique et d’un droit fondamental à la vie », a déclaré Bozoğlu. Il a cité des exemples internationaux, comme Tokyo, où les pipelines ont été entièrement modernisés pour réduire les pertes, et Singapour, où le traitement avancé des eaux usées transforme les eaux usées en eau potable, comme modèles montrant que des solutions efficaces nécessitent des actions plutôt que des intentions.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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