La Turquie est devenue un paradis pour le crime organisé : tueurs à gages et passeurs font désormais de la publicité en ligne
Nordic Monitor/Stockholm
La gouvernance de style mafieux en Turquie, façonnée par l’administration islamiste du président Recep Tayyip Erdogan et renforcée par son allié d’extrême droite Devlet Bahçeli, a créé un environnement où le crime organisé prospère si ouvertement que les tueurs à gages, passeurs et hommes de main violent font désormais la promotion de leurs services sur les réseaux sociaux.
Sur Telegram, l’une des plus grandes plateformes de messagerie cryptée au monde, des figures criminelles promeuvent ouvertement des contrats d’assassinat, des agressions, la traite d’êtres humains et le trafic de drogue comme s’il s’agissait de services commerciaux ordinaires.
Autrefois cantonnés à des transactions chuchotées dans l’ombre, les réseaux criminels turcs ont migré vers des marchés numériques. Des recherches, des dossiers judiciaires et des sources ouvertes vérifiées montrent que les groupes cryptés sur Telegram sont devenus des hubs où meurtres sur commande, extorsions, trafic de drogue, services de protection et fraudes d’identité s’achètent et se vendent au grand jour.
Des dizaines de groupes Telegram — aux noms évocateurs comme « Tetikçi Mekanı » (Repaire des tueurs), « Istanbul Hitman », « Suikast Timi » (Équipe d’assassins) et « The Daltons » — font ouvertement la promotion de services violents. Dans ces canaux, des messages comme « Besoin urgent d’un tueur à Istanbul — MP [Message Privé] » ou « Tirs disponibles partout, paiement moitié avant, moitié après » circulent avec une régularité alarmante. Des captures d’écran examinées par Nordic Monitor montrent des contrats d’assassinat proposés à Istanbul pour des sommes allant de 2 à 3 millions de livres turques, postés aussi simplement que des petites annonces.

Les offres vont bien au-delà du meurtre. Certains canaux proposent des missions de tir ou des incendies criminels à Istanbul, tandis que d’autres offrent des services de transport de drogue sous l’euphémisme « services de coursier ».
Le trafic transfrontalier de migrants apparaît également fréquemment, avec un message promettant une traversée garantie vers la Bulgarie pour 3 000 euros. Plusieurs rapports préliminaires dans les médias turcs avaient initialement signalé ces groupes, mais leur ampleur s’est depuis considérablement étendue. Dans un groupe, des données policières indiquaient que près de 600 utilisateurs avaient accès à ces offres, avec des prix pour des meurtres commençant à 200 000 livres (environ 7 000 $) et pouvant atteindre des millions. Certains canaux proposent même des paiements échelonnés, banalisant ainsi le meurtre et la violence comme des produits de consommation.
Un canal Telegram intitulé « Tetikçi NSTH #Istanbul Birimi », créé en novembre 2024, promouvait à la fois des services de tueur à gages et de « protection », fonctionnant comme une vitrine numérique du crime organisé. La plupart des groupes sont désormais des communautés fermées nécessitant une approbation des administrateurs pour y accéder, ajoutant des couches de secret qui compliquent le travail des forces de l’ordre et des journalistes d’investigation.
La violence promue en ligne a des conséquences bien réelles. Un cas notable concerne Görkem Mete, 21 ans, qui a témoigné avoir accepté un contrat de tir via Telegram pour 250 000 livres. Le 11 mai 2025, Mete s’est rendu dans le nord de Chypre, a tiré à plusieurs reprises sur une voiture garée dans le jardin d’une maison à Çatalköy avec un pistolet Glock non enregistré, avant de s’enfuir en taxi.

La police l’a arrêté en moins de 40 minutes et a récupéré l’arme et les vêtements abandonnés. Les enquêteurs ont déterminé qu’il avait coordonné cette mission via Telegram avec des individus basés en Turquie. Le motif reste flou, mais ce cas illustre comment les offres en ligne se traduisent en actes de violence réels.
Des dossiers judiciaires et des rapports policiers ont révélé de nombreuses offres similaires : incendies criminels à 10 000 livres (environ 330-350 $), tirs ciblant des entreprises pour 40 000 livres (1 300-1 400 $) et contrats de meurtre allant de 200 000 à 300 000 livres (6 700-10 000 $). Ces transactions reposent largement sur l’anonymat et le cryptage offerts par Telegram, permettant aux auteurs de disparaître après avoir encaissé leur paiement.
Les experts avertissent que ces réseaux criminels recrutent de plus en plus de mineurs, exploitant des dispositions du Code pénal turc réduisant les peines pour les moins de 18 ans jusqu’à 75 %. Les gangs attirent souvent les adolescents avec des images de richesse, de statut et de pouvoir, utilisant des voitures de luxe, de l’argent liquide, des armes et des vêtements de marque pour présenter le crime comme une voie rapide vers la réussite.
De nombreux groupes adoptent des noms inspirés de dessins animés comme « The Daltons » ou « Caspers » pour séduire un public plus jeune. Certains membres se vantent même d’être en résidence surveillée, d’avoir des peines avec sursis ou d’être incarcérés, traitant leur passé criminel comme une forme de « crédibilité de rue » numérique.

Le taux de chômage des jeunes en Turquie, d’environ 15,1 % en mars 2025 (pour les 15-24 ans) selon les données de l’Institut turc des statistiques (TurkStat), accroît encore la vulnérabilité des jeunes au recrutement criminel. Avec près de 13 millions de jeunes (15-24 ans) représentant environ 14,9 % de la population totale, la cohorte des jeunes Turcs reste importante.
Le désespoir économique, la corruption généralisée sous le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan — incluant la sélection des candidats davantage sur leur affiliation politique que sur le mérite — et le manque d’opportunités dans le secteur privé créent un terrain fertile pour les réseaux criminels organisés qui attirent des recrues via une propagande en ligne déguisée en aspiration à un certain mode de vie.
Telegram est également devenu une plateforme clé pour les réseaux de passeurs reliant la Turquie à l’Europe et aux États-Unis. Un groupe examiné comptait 3 375 membres cherchant ouvertement de l’aide pour fuir le pays. Les passeurs proposaient des voyages vers l’Allemagne, la Belgique ou l’Italie pour 3 000 à 4 500 euros par personne, tandis que les individus sous interdiction judiciaire de voyager se voyaient proposer des prix bien plus élevés, entre 9 000 et 10 500 euros. Beaucoup de passeurs promettent à leurs clients d’éviter toute détection et affirment qu’ils seront « accueillis » à leur arrivée en Europe.
Cette flambée du trafic numérique coïncide avec une forte augmentation de l’émigration depuis la Turquie. TurkStat a enregistré 466 914 départs en 2022, une hausse de 62,3 % par rapport à l’année précédente, dont 139 531 citoyens turcs. La tendance s’est poursuivie en 2023 et 2024, les chercheurs en migration notant que la Turquie est désormais l’un des trois premiers pays d’origine des demandeurs d’asile en Europe.

L’Office fédéral allemand pour les migrations et les réfugiés (BAMF) a enregistré une augmentation de 203 % des demandes d’asile de citoyens turcs au cours des sept premiers mois de 2023, atteignant 23 486 cas. Fin 2023, les ressortissants turcs ont déposé un peu plus de 61 000 demandes d’asile dans l’UE, un record et une augmentation de plus de 80 % par rapport à 2022, selon l’Agence de l’Union européenne pour l’asile (EUAA).
Au Royaume-Uni, 3 636 demandes d’asile ont été enregistrées en 2023 pour des ressortissants turcs, une augmentation de 87 % par rapport à 2022.
Par ailleurs, Voice of America a rapporté qu’environ 33 000 ressortissants turcs ont franchi la frontière américaine via le Mexique entre début 2022 et mi-2023, beaucoup étant apparemment liés à des réseaux de passeurs organisés via Telegram. Les chiffres des douanes américaines montrent que la tendance s’est poursuivie en 2024, avec une nouvelle hausse des interpellations de Turcs à la frontière sud, presque doublant sur deux ans.
Bien que les chiffres aient considérablement baissé en 2024 et 2025 en raison du durcissement des politiques migratoires en Europe et en Amérique du Nord, l’exode des citoyens turcs se poursuit. Beaucoup ont désormais recours à des traversées illégales, payant des sommes substantielles aux passeurs pour fuir le pays.
L’économie criminelle en ligne sur Telegram va bien au-delà des assassinats et du trafic. Les pages regorgent d’offres d’armes à feu sans licence, de fausse monnaie, de documents d’identité falsifiés et de paquets contenant des données personnelles volées. Certains groupes proposent des opérations de blanchiment d’argent et des envois massifs de drogue dissimulés dans des réseaux de messagerie légitimes. La sophistication de ces services reflète une économie parallèle structurée autour de la communication cryptée et de l’incapacité — ou plutôt de la réticence — de la Turquie à intervenir.

Des données récentes soulignent une crise grandissante de la sécurité publique en Turquie. Les statistiques officielles montrent une escalade dramatique sur le long terme : les taux de criminalité ont bondi de 108 % au cours de la dernière décennie, tandis que la population carcérale a explosé pour dépasser 403 000 détenus en avril 2025, l’un des chiffres les plus élevés d’Europe.
Le profil des délinquants évolue également. Les données de TurkStat pour 2024 montrent une augmentation de 13 % des mineurs suspectés de crimes, confirmant que l’implication des jeunes dans la violence, le vol, la distribution de drogue et les activités criminelles organisées s’accélère.
Les cas de traite d’êtres humains révèlent aussi des lacunes systémiques : en 2024, les autorités ont ouvert 170 enquêtes impliquant 965 suspects, mais n’ont obtenu que 25 condamnations, reflétant un décalage persistant entre les opérations policières et les résultats judiciaires. Pris ensemble, ces chiffres révèlent non seulement un paysage criminel en expansion, mais aussi un appareil étatique de plus en plus incapable — ou peu désireux — de le combattre, permettant au crime organisé et à la violence numérique de croître à un rythme alarmant.
Les dynamiques politiques turques jouent un rôle clé dans le maintien de cet environnement criminel. Le Parti d’action nationaliste (MHP) d’extrême droite, partenaire indispensable d’Erdogan au pouvoir, est depuis longtemps accusé d’exercer une influence sur le système judiciaire, la police et les agences de renseignement. L’arrestation récente du célèbre caïd Selahattin Yılmaz, connu pour ses liens avec le leader du MHP Bahçeli, a ravivé les interrogations sur ces réseaux. Bahçeli a qualifié les accusations contre Yılmaz de « calomnies politiques » et l’a publiquement appelé « camarade », renforçant les craintes qu’une protection politique et une loyauté idéologique ne protègent les éléments criminels de toute responsabilité.
Les critiques affirment que cette immunité politisée permet aux groupes criminels organisés d’évoluer, de migrer vers des plateformes cryptées et d’opérer en quasi-impunité.
La menace s’étend au-delà de Telegram à d’autres plateformes en ligne. Les meurtres en octobre 2024 de deux femmes, İkbal Uzuner et Ayşenur Halil, à Istanbul — commis par Semih Çelik, 19 ans, qui s’est ensuite suicidé — ont mis en lumière comment des applications de discussion comme Discord, souvent utilisées par les joueurs, peuvent devenir des foyers de sous-cultures extrémistes, misogynes ou violentes.
Ce meurtre-suicide a choqué la nation et déclenché de nouvelles manifestations contre la crise des féminicides en Turquie, poussant les experts en sécurité numérique à avertir que les serveurs peu modérés peuvent servir d’incubateurs à des idéologies violentes.
Les criminologues estiment que la propagation de ces marchés criminels cryptés ne reflète pas seulement un échec des forces de l’ordre, mais aussi un signal plus profond d’effondrement social et institutionnel. Lorsque le meurtre est promu comme un service et le trafic comme une transaction commerciale, le crime cesse d’être une activité souterraine pour devenir une carrière normalisée. En l’absence d’opérations policières majeures ciblant ces marchés criminels sur Telegram, les réseaux cryptés continuent d’abriter des milliers d’utilisateurs qui achètent, vendent et facilitent ouvertement des crimes graves.
Le monde numérique criminel turc est devenu le reflet d’une décomposition sociétale plus large, alimentée par le désespoir économique, des institutions affaiblies et des alliances politiques qui érigent l’impunité en principe de gouvernance.
Cette flambée de violence ne menace pas seulement la sécurité intérieure de la Turquie, mais représente aussi un danger croissant au-delà de ses frontières. Les groupes criminels turcs opèrent de plus en plus en tandem avec des syndicats internationaux, exportant leurs conflits et guerres territoriales à l’étranger. Des incidents mortels en Grèce, en Espagne et dans plusieurs autres pays européens montrent qu’il ne s’agit plus d’une hypothèse lointaine, mais d’une réalité en cours, alors que les gangs turcs et leurs partenaires étrangers importent des affrontements armés dans les rues d’Europe.




