La Turquie, premier abuseur d’INTERPOL, aspire désormais à le diriger
Levent Kenez/Stockholm
La Turquie a annoncé un candidat à la présidence d’INTERPOL pour sa prochaine Assemblée générale prévue du 24 au 27 novembre 2025 à Marrakech. Le candidat, Mustafa Serkan Sabanca, dirige actuellement le Bureau central national turc auprès d’INTERPOL-Europol. Son élection potentielle suscite de vives inquiétudes parmi les observateurs des droits de l’homme et les experts policiers. Selon des documents publics, Sabanca est inscrit comme candidat turc pour un mandat présidentiel de quatre ans.
Cette candidature s’inscrit dans une stratégie poursuivie depuis des années par le gouvernement du président Recep Tayyip Erdogan pour accroître son influence au sein d’INTERPOL. Les autorités turques avaient accueilli l’Assemblée générale de 2021 à Istanbul et n’ont cessé de souligner leur volonté d’influer sur les cadres policiers internationaux conformément aux priorités sécuritaires d’Ankara. Une approche qui inquiète les experts, craignant qu’une institution censée transcender les considérations politiques ne puisse préserver sa neutralité sous l’influence d’un gouvernement accusé de la manipuler.
Le 28 avril 2021, Erdogan avait soumis au parlement un accord entre la Turquie et INTERPOL accordant des privilèges et immunités aux délégations lors de l’Assemblée générale – une obligation standard pour les pays hôtes. La note explicative accompagnant l’accord présentait cependant l’événement comme une opportunité de mettre en valeur les activités antiterroristes de la Turquie, incluant explicitement les opérations visant les critiques du gouvernement. Cette formulation illustre comment Ankara assimile l’opposition politique et la société civile à des menaces sécuritaires, confondant dissidence et terrorisme.
De nombreuses preuves attestent des tentatives des autorités turques de manipuler les mécanismes d’INTERPOL. Des enquêtes d’organisations indépendantes révèlent que la Turquie a émis des milliers de notices rouges ciblant principalement des journalistes, exilés et critiques plutôt que des criminels. En juillet 2024, le ministre turc de la Justice Yılmaz Tunç a révélé que son gouvernement avait soumis 1 774 demandes d’extradition à 119 pays – dont la grande majorité ont été rejetées.

Une note interne classifiée du 18 juin 2025 de la Direction générale de la sécurité enjoignait aux procureurs d’éviter toute mention fabriquée de charges terroristes ou de liens avec des opposants dans les demandes de notices rouges. Elle recommandait plutôt d’invoquer des infractions courantes comme « l’acquisition ou la diffusion illégale de données personnelles ». Cette stratégie visait manifestement à contourner les contrôles d’INTERPOL en camouflant des motivations politiques.
La Turquie a également exploité la base de données sur les documents de voyage volés ou perdus (SLTD), moins encadrée, pour signaler à tort des passeports de dissidents comme volés ou annulés. Cette tactique a entraîné des interdictions de voyager, des détentions aux frontières et parfois des retours forcés. Les experts juridiques alertent sur l’impossibilité pour les personnes concernées de contester ces signalements ou d’accéder à un procès équitable.
Un récent rapport du Comité mixte britannique sur les droits de l’homme (30 juillet 2025) classe la Turquie parmi les principaux abuseurs du système de notices d’INTERPOL, aux côtés de la Chine et de la Russie. Le comité dénonce l’utilisation croissante des alertes INTERPOL par des régimes autoritaires pour poursuivre des exilés sous couvert de procédures pénales. Il documente aussi le détournement turc de la base SLTD pour faire arrêter ou expulser des opposants.

Le rapport souligne que la répression transnationale d’Ankara s’est intensifiée depuis la tentative de coup d’État de 2016, instrumentalisant les outils policiers internationaux pour réduire au silence les dissidents à l’étranger. Selon des ONG et des rapports officiels américains et britanniques, les services secrets turcs ont orchestré plus de 100 rapatriements forcés depuis l’étranger, souvent avec la complicité des autorités locales. Ces opérations ciblent principalement des personnes liées au mouvement Gülen, critique envers le président Erdogan, démontrant comment INTERPOL est entraîné dans des poursuites politiques au-delà des frontières turques.
L’article 3 de la Constitution d’INTERPOL interdit toute ingérence dans des affaires politiques, militaires, religieuses ou raciales. Pourtant, des enquêtes révèlent que la Turquie contourne cette règle en présentant des requêtes politiques comme des affaires criminelles ordinaires. Un document fuité conseillait aux procureurs d’éviter toute référence au terrorisme ou au mouvement Gülen, privilégiant des accusations plus vagues comme l’appartenance à une organisation criminelle.
Si la Turquie obtenait la présidence d’INTERPOL, les conséquences seraient lourdes. Ankara influencerait les comités internes, les réformes et les règles procédurales, risquant de politiser la coopération policière internationale. Au vu de son bilan, les experts craignent une érosion de la neutralité du système d’alertes et une perte de confiance des États membres.
Ces dernières années, plusieurs pays ont refusé d’appliquer les notices rouges ou demandes d’extradition turques, invoquant des motivations politiques, l’absence de double incrimination ou des risques de mauvais traitements. Certains cas concernaient des demandeurs d’asile en Europe dont les charges étaient jugées politiques. Ces rejets reflètent une méfiance croissante envers les méthodes turques.

Par ailleurs, des données récentes de l’Indice mondial du crime organisé montrent que la Turquie peine à contenir la criminalité. Le pays a obtenu en 2023 un score de 7,03/10, le classant au 14e rang mondial et 1er en Europe. Le rapport souligne des problèmes majeurs de traite d’êtres humains, trafic d’armes et réseaux mafieux, souvent liés à des acteurs politiques et judiciaires. Les analystes alertent sur la transformation de la Turquie en plaque tournante du crime organisé, révélant des failles dans l’application des lois et l’intégrité institutionnelle.
Reste à savoir si un État accusé de détourner INTERPOL peut diriger crédiblement l’organisation garante des standards policiers internationaux. L’élection de Marrakech révèlera si INTERPOL préserve l’intégrité de ses systèmes ou cède aux intérêts politiques.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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