La Turquie recule sur la justice dans l’attentat suicide de l’État islamique qui a tué des Israéliens
Abdullah Bozkurt/Stockholm
Malgré des preuves accablantes de complicité dans un attentat suicide ayant tué des étrangers dont trois citoyens israéliens à Istanbul en 2016, la Cour de cassation turque a annulé les condamnations pour meurtre et tentative de renversement de l’ordre constitutionnel contre des membres de l’État islamique, leur infligeant des peines réduites pour des charges mineures. Une décision qui s’inscrit dans ce que les observateurs dénoncent comme une approche judiciaire complaisante envers les mouvances islamistes radicales en Turquie.
Dans un arrêt daté du 1er juillet 2024, la Cour de cassation (Yargıtay) a infirmé les peines de prison à perpétuité aggravée prononcées contre les membres d’une cellule de l’État islamique basée à Gaziantep, responsable de l’attentat suicide du 19 mars 2016 sur l’avenue İstiklal à Istanbul. L’attaque, perpétrée par le militant Mehmet Öztürk, 24 ans, a coûté la vie à trois Israéliens — Simha Simon Demri, Yonathan Suher et Avraham Godman — ainsi qu’à l’Iranien Ali Rıza Khalman, tout en blessant 44 autres personnes.
L’explosion s’est produite près du consulat grec, fracassant une paisible matinée printanière dans le cœur touristique le plus fréquenté d’Istanbul. Ce qui semblait initialement être un acte isolé s’est révélé être une mission d’assassinat ciblant délibérément des touristes israéliens, méticuleusement planifiée et exécutée sous les ordres d’un réseau de l’État islamique opérant en toute impunité depuis Gaziantep.
Selon des rapports de renseignement, Öztürk avait franchi la frontière syrienne en 2013 par le poste frontalier de Çobanbey (Al-Rai), à une époque où le gouvernement islamiste de Recep Tayyip Erdogan facilitait l’entrée en Syrie de combattants jihadistes, y compris des militants étrangers, pour renverser le régime de Bachar al-Assad.
Texte de l’arrêt de la Cour de cassation annulant les condamnations pour terrorisme :
Pendant huit mois, Öztürk a combattu aux côtés de factions syriennes contre le régime Assad près d’Alep avant de prêter allégeance à l’État islamique mi-2014. Il a ensuite servi à Raqqa et Deir ez-Zor, affrontant les forces kurdes et participant à des opérations logistiques.
Début 2016, il est rentré en Turquie via Çobanbey avec l’aide de complices locaux. Les renseignements ont établi qu’il a séjourné à Gaziantep, rencontré des opérationnels sur le terrain, puis gagné Istanbul via Ankara pour commettre son attentat.
L’enquête a révélé que le kamikaze avait spécifiquement pris pour cible un groupe de touristes israéliens. Les images de surveillance le montrent les suivant depuis leur hôtel de Beşiktaş jusqu’à İstiklal. Après les avoir observés dans un café, il a déclenché son gilet explosif, tuant quatre personnes sur le coup.
Les analyses forensiques ont confirmé qu’Öztürk était arrivé à Istanbul le matin même par bus depuis Adıyaman, comme en attestent les images de son achat de billet. Son ultime trajet filmé le montre prenant un taxi jusqu’à Taksim avant de marcher vers les lieux de l’attentat.

Les enquêteurs ont découvert qu’Öztürk avait effectué une reconnaissance préalable à Istanbul, repérant des lieux fréquentés par les touristes occidentaux et israéliens. Son mode opératoire correspondait aux alertes sur des projets d’attentats contre des étrangers dans les grandes villes turques.
Cet attentat s’inscrivait dans un réseau plus vaste coordonné depuis Gaziantep, devenue plaque tournante logistique de l’État islamique. Les autorités turques connaissaient pourtant les principaux acteurs, y compris l’identité de kamikazes potentiels.
Le réseau local était dirigé par le Turc Ercan Çapkın, chef de l’aile militaire de l’État islamique en Turquie. Arrêté deux semaines après l’attentat avec trois complices, les perquisitions ont permis de saisir deux gilets explosifs, une arme à feu et des supports de propagande jihadiste.
Les explosifs utilisés à Istanbul correspondaient chimiquement à ceux trouvés dans une maison safe-house à Gaziantep, servant d’atelier de fabrication de bombes. Un manuel religieux glorifiant le « martyre » y a également été découvert.

L’analyse des téléphones saisis a établi que l’une des cartes SIM utilisées par le kamikaze était enregistrée au nom d’un autre accusé, İbrahim Gürler. Un téléphone partagé entre plusieurs suspects avait servi à coordonner l’attentat avec des responsables syriens de l’État islamique.
Une clé USB contenait des tutoriels de fabrication d’explosifs et des plans d’attentats contre des touristes à Istanbul, Ankara et Antalya. L’application Telegram, utilisée de manière cryptée, servait aux communications opérationnelles.
Le gouvernorat de Gaziantep a confirmé que ce réseau préparait d’autres attentats, y compris contre des bâtiments de l’ONU et des cafés tenus par des Kurdes. Çapkın, en contact direct avec Öztürk, avait été arrêté sur base de renseignements préventifs.

Le procès a entendu de multiples témoins corroborant l’implication des accusés. Un réparateur de téléphones a attesté avoir vendu un appareil utilisé par Öztürk à Çapkın. Un agriculteur a découvert par hasard des gilets explosifs enterrés.
En avril 2019, le tribunal criminel d’Istanbul a condamné Çapkın et Kaya à cinq peines de perpétuité aggravée pour meurtre et atteinte à l’ordre constitutionnel. Deux autres accusés ont écopé de 15 ans de prison pour appartenance à une organisation terroriste.
Mais la Cour de cassation a estimé qu’ils n’avaient pas « participé directement » à l’attentat, réduisant les charges à une simple appartenance organisationnelle et ordonnant un nouveau procès.

Malgré les preuves matérielles et testimoniales, les accusés risquent désormais des peines symboliques. Un paradoxe dans une Turquie où journalistes et dissidents écopent systématiquement de lourdes condamnations pour « terrorisme » sur base d’accusations souvent fabriquées.
Le parcours d’Öztürk — passages frontaliers multiples, combats en Syrie, détentions sans suites — illustre la complaisance des autorités turques. Son attaque ciblée a exposé l’impunité dont jouissent les réseaux jihadistes.
Huit ans plus tard, ce dossier emblématique symbolise le recul judiciaire et les calculs politiques. La Cour de cassation a préféré minorer la responsabilité des jihadistes plutôt que de confronter leur idéologie.
Sous le gouvernement Erdogan, la justice turque fait preuve d’une clémence systématique envers l’islamisme radical, reflet d’une instrumentalisation politique et géostratégique. Ce deux poids deux mesures judiciaire consacre l’alignement idéologique d’un pouvoir prompt à réprimer toute opposition tout en ménageant les mouvances extrémistes.




