L’attaque de l’État islamique contre le consulat israélien révèle le rôle de Hizb ut-Tahrir dans la radicalisation en Turquie
Abdullah Bozkurt/Stockholm
La récente attaque terroriste contre le consulat israélien d’Istanbul, attribuée à l’État islamique (EI), renforce les preuves accablantes du rôle de Hizb ut-Tahrir. Ce réseau radical, qui milite pour l’instauration d’un califat islamique mondial, fonctionne comme une courroie de transmission du militantisme, radicalisant méthodiquement des individus prêts à embrasser l’idéologie jihadiste.
Deux des trois assaillants ayant tenté de prendre d’assaut le bâtiment le 7 avril entretenaient des liens étroits avec Hizb ut-Tahrir. Pourtant interdit, ce groupe opère librement en Turquie sous le gouvernement islamiste du président Recep Tayyip Erdogan.
Hizb ut-Tahrir réclame ouvertement la destruction d’Israël, le déploiement de l’armée turque à Gaza, soutient les attaques du Hamas et organise des manifestations anti-israéliennes massives à travers le pays. Son discours épouse désormais les narratifs jihadistes.
L’enquête sur Onur Çelik, l’un des assaillants âgé de 25 ans, révèle sa fréquentation assidue pendant deux ans d’un local du groupe à Gebze, plaque tournante industrielle où Hizb ut-Tahrir dispose de cellules opérationnelles sous couvert de sa plateforme propagandiste Köklü Değişim Dergisi (Revue du Changement Radical).
Çelik participait activement aux manifestations du groupe, y compris devant le consulat qu’il a ensuite attaqué.

Interrogé par la police, Çelik a déclaré avoir rencontré son complice Ahmet İmrak (blessé lors de l’assaut) dans un bureau du groupe à Gebze. Le frère d’İmrak, Murat, appartenait au même réseau. C’est par ce biais que Çelik a été mis en contact avec Yunus Emre Sarban, le troisième terroriste – un militant connu de l’EI tué pendant l’attaque.
Sarban avait précédemment été inculpé pour appartenance à l’EI. Bien que ses avoirs aient été gelés, les autorités turques l’ont finalement relâché et acquitté, illustrant selon les critiques la clémence systémique envers les jihadistes.
Ce n’est pas la première implication de Hizb ut-Tahrir dans un complot terroriste lié à l’EI. Abdulkadir Ercan, qui a créé une cellule de l’EI à Ankara, a été radicalisé par ce groupe en 2007 avant de rejoindre successivement al-Qaïda puis l’EI.
Pourtant sous surveillance, Ercan a pu recruter librement des militants – dont des membres de sa famille – et voyager entre la Turquie et la Syrie. Cinq de ses proches ont été tués en combattant pour des groupes jihadistes.
Son frère Alattin, opposé à ces recrutements, a témoigné devant le Parlement turc en 2015, accusant Hizb ut-Tahrir d’avoir radicalisé son frère et dénonçant l’inaction des autorités.

Les cas Ercan et Çelik présentent des similitudes troublantes : passé criminel, radicalisation via Hizb ut-Tahrir, et transition vers des réseaux jihadistes violents.
Dirigé par Mahmut Kar, le groupe appelle ouvertement à « rayer Israël de la carte » et organise des rassemblements devant les missions diplomatiques israéliennes et américaines. Il qualifie les militants du Hamas de « moudjahidines » et traite les pays occidentaux d' »infidèles », reprenant la rhétorique de l’EI.
Idéologiquement, Hizb ut-Tahrir accuse la République turque d’avoir aboli le califat ottoman en 1924, source selon eux des crises actuelles du monde musulman. Le groupe instrumentalise le conflit israélo-palestinien pour promouvoir son projet de califat.
Malgré son interdiction officielle, Hizb ut-Tahrir connaît un regain sous Erdogan, profitant de proximités idéologiques avec l’AKP au pouvoir. Il organise désormais des événements publics massifs en toute impunité.

Hizb ut-Tahrir opère via une société médiatique enregistrée, Köklü Değişim Medya, fondée en 2016 à Ankara par Mahmut Kar. Malgré un capital déclaré modeste (20 000 livres turques), la structure étend ses activités à Istanbul et d’autres provinces, diffusant massivement son idéologie via livres, magazines et réseaux sociaux.
Présent en Turquie depuis les années 1960, le groupe a été officiellement classé comme « organisation terroriste » par la Cour suprême turque en 2004. Mais dans un revirement controversé en 2018, la Cour constitutionnelle a annulé cette qualification, créant une ambiguïté juridique exploitée par ses membres.
Sur le plan international, Hizb ut-Tahrir a désigné la Turquie comme l’une de ses « provinces » en 1997, y déployant une structure clandestine hiérarchisée financée depuis l’étranger. En 2011, des raids avaient permis d’identifier des transferts mensuels d’environ 40 000 dollars depuis la Jordanie.
Bien que non impliqué dans des attentats majeurs depuis 1967, une opération en 2009 avait mis au jour un arsenal, suggérant des préparatifs violents. Les écoutes de 2008 ont également révélé des discussions internes sur le jihad et des liens avec des factions ultranationalistes de l’appareil d’État turc.




