Le secteur naval turc confronté à un déclin abrupt face à la hausse des coûts et à l’effondrement des commandes
Les exportations turques de navires et de yachts ont chuté de 61,8% en juin 2025 pour atteindre environ 84 millions de dollars, marquant le recul le plus brutal de l’histoire récente du secteur, selon un rapport du site d’information Ekonomim.
Cette baisse reflète l’envolée des coûts de production, des conditions de financement restrictives et une perte rapide de compétitivité sur les marchés d’exportation traditionnels.
Ce ralentissement fait suite à une période de forte croissance, incluant une hausse de 33% de la valeur des exportations en 2023, suivie d’une année 2024 stable. Cependant, le premier semestre 2025 révèle un brutal renversement de tendance. Parmi les développements les plus frappants : l’effondrement des exportations vers la Norvège, historiquement le premier marché turc pour les remorqueurs et bateaux de pêche. Bien que la Norvège représente encore 22% des exportations totales sur le premier semestre, aucune livraison n’y a été enregistrée en juin, contre 60 millions de dollars le même mois l’année précédente.
Cem Seven, président de l’Association des exportateurs de navires, yachts et services (GYHİB), souligne la hausse des coûts de production en Turquie. Dans des déclarations à Ekonomim, il ajoute : « Le fait que le taux de change ne suive pas l’inflation sape notre avantage concurrentiel. » Seven pointe également les difficultés croissantes des chantiers navals turcs à accéder aux financements. Un enjeu crucial dans un marché mondial de la construction navale ultra-concurrentiel, évalué à plus de 155 milliards de dollars, où la Turquie pèse moins de 1%.
Il met en garde : si la tendance se poursuit, davantage d’entreprises turques pourraient délocaliser leurs investissements, suivant l’exemple de poids lourds comme Tersan ou Hicri Ercili, déjà implantés respectivement en Norvège et aux Pays-Bas. Selon les données du secteur, l’emploi dans les 80 chantiers navals actifs a déjà reculé de plus de 10% sur un an.
La suppression des exonérations de TVA pour les navires de moins de 24 mètres complique encore la situation des chantiers de taille moyenne. Parallèlement, la demande mondiale se tourne vers des navires plus verts et technologiquement avancés, révélant les lacunes structurelles de l’industrie maritime turque.
Alors que la construction neuve faiblit, le secteur du recyclage naval turc reste dynamique. Centré sur la ville portuaire d’Aliağa (province d’İzmir), il se classe au 4e rang mondial et devrait croître régulièrement jusqu’en 2032. Plus de 2000 navires y ont été démantelés sur la dernière décennie, dont 66 en 2023.
Mais cette force s’accompagne de controverses. L’arrivée récente du navire de guerre britannique HMS Bristol, en fin de vie, a soulevé des inquiétudes environnementales. Des activistes affirment que le bâtiment contient des matériaux dangereux comme l’amiante. Aykut Akdemir, représentant de l’Union des chambres d’ingénieurs et architectes turcs (TMMOB), y voit un schéma récurrent : « Cela s’inscrit dans une politique systématique de pollution ». En réponse, le ministère britannique de la Défense a confirmé la vente, précisant qu’aucun chantier naval britannique n’avait soumissionné pour le démantèlement.
Face à la contraction des commandes, à l’érosion de l’emploi et à la pression environnementale croissante, les acteurs du secteur alertent : toujours plus d’entreprises turques pourraient s’exiler pour survivre. Sans réformes financières et réglementaires urgentes, la Turquie risque non seulement des parts de marché, mais aussi son statut régional dans l’industrie maritime.




