Les États-Unis classent le Hezbollah turc, allié d’Erdogan, comme groupe terroriste pour le contrôle de l’immigration
Abdullah Bozkurt/Stockholm
Dans un geste discret mais politiquement chargé, le Département d’État américain a inscrit le Hezbollah turc sur sa liste d’exclusion terroriste (TEL), un mécanisme ciblant les contrôles migratoires, visa et d’entrée.
Cette désignation permet aux autorités américaines d’interdire ou d’expulser tout étranger associé au groupe, bien que le Hezbollah turc ne figure pas sur la liste plus large et plus publique des Organisations Terroristes Étrangères (FTO).
Le Hezbollah turc, à ne pas confondre avec son homonyme libanais bien que les deux soient liés à l’Iran, est apparu dans les années 1980 comme un groupe islamiste sunnite kurde menant une campagne violente d’assassinats, enlèvements et tortures brutales dans le sud-est de la Turquie. L’organisation a atteint son apogée dans les années 1990, lorsque des raids policiers ont mis au jour des chambres d’exécution secrètes et des heures de séances de torture filmées, lui valant une réputation comme l’un des mouvements islamistes clandestins les plus violents de Turquie.
Le fondateur du groupe, Hüseyin Velioğlu, a été tué lors d’un raid policier en 2000, poussant le Hezbollah turc à abandonner le militantisme armé et à se reconstruire à travers des fronts religieux, caritatifs et politiques pour maintenir son réseau. Avec le temps, son réseau idéologique s’est transformé en Parti de la Cause Libre (HÜDA-PAR), qui opère aujourd’hui ouvertement comme une organisation politique légale.
Le Hezbollah a conclu un accord secret avec le président Recep Tayyip Erdogan en 2014, son aile politique soutenant le Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir en échange de la libération de membres emprisonnés du Hezbollah condamnés pour crimes violents. En 2023, le HÜDA-PAR a officiellement rejoint l’alliance électorale d’Erdogan, présentant des candidats sous la bannière de l’AKP, une étape marquant la première apparition de figures liées au Hezbollah sur les bulletins de vote nationaux turcs.
Erdogan a tenu sa part du marché en accordant une série de grâces présidentielles et en obtenant des libérations anticipées pour des membres condamnés du Hezbollah. En août 2022, 19 militants purgeant des peines de prison à perpétuité pour 91 meurtres ont été libérés après que le gouvernement a discrètement organisé leur libération en échange d’un soutien politique.
En 2025, deux membres du Hezbollah condamnés pour tentative de renversement de l’ordre constitutionnel ont bénéficié de grâces présidentielles. À ce jour, environ 400 membres du Hezbollah ont été libérés des prisons turques grâce à des mécanismes facilités par le gouvernement, tandis que les politiciens de l’opposition, journalistes et critiques continuent de subir un traitement plus dur et des emprisonnements abusifs.
La direction actuelle du Hezbollah turc reste idéologiquement militante. Son chef religieux suprême, Edip Gümüş, un fugitif présumé résider en Iran, a appelé en 2023 à un « jihad mondial contre les Juifs », promettant armes et fonds pour des opérations anti-israéliennes. L’organisation a également accueilli des représentants du Hamas en Turquie, participant à des manifestations anti-israéliennes coordonnées par des municipalités pro-gouvernementales et organisant des rassemblements devant l’ambassade et les consulats américains ainsi que des installations de l’OTAN.
Nordic Monitor a précédemment publié des documents confidentiels de police et de renseignement militaire retraçant d’importants liens de financement et de formation entre le Hezbollah turc et le Corps des Gardiens de la révolution islamique (IRGC) iranien. Un rapport policier de Diyarbakır a révélé des paiements mensuels d’environ 100 000 dollars de l’Iran au Hezbollah, ainsi que des transferts forfaitaires plus importants pour des opérations spéciales. Les documents indiquaient que l’Iran avait créé une unité d’espionnage du Hezbollah chargée de surveiller des installations militaires en Turquie, y compris des bases radar liées à l’OTAN dans la province de Malatya. Les opérateurs du Hezbollah auraient collecté des séquences vidéo et les auraient transmises à des responsables iraniens.

Malgré ces renseignements, le gouvernement Erdogan a fermé l’enquête sur les connexions iraniennes du Hezbollah. Le procureur menant l’enquête sur la Force Qods a été limogé, les dossiers enterrés et l’enquête officiellement close, illustrant comment le Hezbollah turc est passé d’un acteur purement domestique à un allié idéologique régional pour les réseaux soutenus par l’Iran et les factions islamistes pro-palestiniennes.
En invoquant la liste d’exclusion terroriste plutôt que la désignation FTO, Washington exprime son inquiétude sans provoquer une confrontation diplomatique totale avec Ankara. Établie sous la section 411 du USA PATRIOT Act, la TEL est principalement un outil migratoire, permettant aux autorités américaines de refuser l’entrée ou d’expulser des individus affiliés aux organisations listées. Les groupes sur la liste sont traités comme des entités terroristes pour les questions de visa et d’immigration mais ne sont pas automatiquement soumis à des sanctions financières.
En pratique, cela fait de cette mesure une forme discrète mais puissante de censure politique, une manière pour Washington de marquer le Hezbollah turc comme un risque sécuritaire persistant tout en évitant les retombées économiques et diplomatiques d’un régime de sanctions plus large.
Au-delà de son aile politique, le HÜDA-PAR, le Hezbollah turc contrôle un vaste réseau d’entités en Turquie et à l’étranger. Celles-ci incluent Doğru Haber, la voix officielle médiatique du groupe ; İlke Haber Ajansı (İLKHA), une agence de presse ; Rehber TV, une chaîne de télévision religieuse ; et des associations comme Mustazaf-Der et Âlimler ve Medreseler Birliği ainsi que des fondations incluant Peygamber Sevdalıları Vakfı et Yetimler Vakfı.
L’organisation maintient également des fronts à l’étranger, particulièrement en Europe, où vivent de larges communautés diasporiques turques et kurdes. En Allemagne, par exemple, l’ONG Orphans Help e.V. opère sous couvert d’aide humanitaire mais est directement connectée au réseau européen du Hezbollah turc.

Pour Erdogan, l’action américaine ajoute une couche inconfortable à un équilibre déjà délicat. Son gouvernement s’est longtemps appuyé sur le réseau de base du HÜDA-PAR dans les provinces à majorité kurde pour éroder le soutien à l’opposition pro-kurde. En retour, les figures liées au Hezbollah ont gagné une légitimité politique et une protection étatique sous le parapluie de l’AKP.
La liste américaine, cependant, recadre cette alliance sur la scène internationale, soulignant la contradiction entre les partenariats politiques domestiques d’Ankara et ses obligations en tant que membre de l’OTAN et partenaire de la lutte antiterroriste.
Les implications de la décision de Washington s’étendent au-delà des frontières turques. La désignation basée sur l’immigration pourrait compliquer les voyages et demandes de visa pour les individus liés au Hezbollah, entraver leurs efforts de collecte de fonds à l’étranger et attirer l’attention sur les transferts financiers via les systèmes bancaires turcs et régionaux.
Cela souligne également la préoccupation croissante de Washington que la Turquie soit devenue un environnement permissif pour les acteurs islamistes radicaux, des opérateurs du Hamas aux vétérans de l’EI et d’Al-Qaïda, qui jouissent d’une relative liberté sous l’administration à tendance islamiste d’Ankara.
En Turquie, la décision résonne profondément parmi les victimes de la campagne terroriste du Hezbollah dans les années 1990. Beaucoup ont longtemps dénoncé la réhabilitation par l’État des meurtriers condamnés, tandis que les critiques et opposants accusent Erdogan de transformer d’anciens militants en alliés politiques. Pour ces critiques, la désignation américaine fournit une reconnaissance internationale attendue depuis longtemps que l’héritage violent du groupe ne peut être blanchi par des partenariats politiques ou une rhétorique religieuse.
En fin de compte, l’inclusion du Hezbollah turc sur la liste d’exclusion terroriste par Washington fonctionne comme un avertissement stratégique, qui expose les contradictions dans les alliances islamistes d’Erdogan tout en réaffirmant la prérogative des États-Unis de définir le terrorisme indépendamment de l’opportunité politique.
Qu’Ankara choisisse d’ignorer le signal ou de recalibrer ses partenariats domestiques reste incertain, mais le message de Washington est sans équivoque : les alliances avec des islamistes violents, aussi électoralement pratiques soient-elles, ont des conséquences internationales.




