Les nouvelles règles nucléaires de la Turquie soulèvent des inquiétudes quant à la transparence, les décisions clés restant opaques
Levent Kenez/Stockholm
La Turquie a annoncé de nouvelles règles pour l’exportation et l’importation de biens liés au nucléaire, créant un système national unifié pour contrôler les matières sensibles. Bien que présentée comme une modernisation, cette réglementation inquiète par les larges pouvoirs discrétionnaires accordés à l’autorité de régulation et son manque de transparence.
Le nouveau règlement, publié le 9 octobre 2025 au Journal Officiel, remplace plusieurs décrets obsolètes par un cadre détaillé couvrant les exportations, importations et réexportations de matières nucléaires. Il liste les types de matériaux et technologies nécessitant une autorisation gouvernementale et décrit leur protection, traçabilité et déclaration. Un article permet à l’Autorité de Régulation Nucléaire d’interpréter les règles pour les cas non explicitement couverts – une clause accordant de facto à l’agence le pouvoir de définir ce qui constitue un cas particulier.
Les entreprises doivent désormais obtenir des permis pour tout article figurant sur deux listes de contrôle : une pour les matières nucléaires et une autre pour les biens à double usage, pouvant servir à des programmes civils ou, dans certains cas, militaires. Ces permis dépendront souvent de l’existence d’accords de sauvegarde entre le pays destinataire et l’AIEA (Agence Internationale de l’Énergie Atomique).
Le texte impose aussi une limite stricte sur l’enrichissement d’uranium : les équipements ou technologies exportés ne doivent pas permettre de produire de l’uranium enrichi à plus de 20% sans garantie écrite. Cette mesure reflète les standards internationaux distinguant usages civils et potentiel militaire.
Ce cadre unifie des responsabilités auparavant dispersées entre plusieurs ministères et introduit des procédures plus strictes pour la tenue des registres, les inspections et la vérification des utilisations finales. Il est présenté comme une étape vers la modernisation du système turc de contrôle du commerce nucléaire.
Le nouveau Règlement turc sur le Contrôle des Exportations et Importations Nucléaires, publié en octobre :
Cependant, le règlement laisse d’importantes décisions à l’appréciation de l’Autorité de Régulation Nucléaire. Une clause vague sur les « circonstances imprévues » lui permet de traiter les cas nouveaux ou ambigus sans contrôle externe. En clair, le régulateur peut prendre des décisions cruciales en toute opacité. Selon des critiques, cette marge de manœuvre pourrait semer le doute chez les entreprises turques comme chez les partenaires internationaux.
La transparence pose également problème. Les listes de contrôle déterminant les articles soumis à licence doivent être publiées sur le site du régulateur et mises à jour « si nécessaire ». Mais le texte n’impose aucun délai pour ces mises à jour ni d’explications publiques pour les demandes acceptées ou rejetées. En pratique, il sera difficile de vérifier si les décisions sont cohérentes et conformes aux standards internationaux.
Le timing de cette réforme est significatif. La première centrale nucléaire turque, Akkuyu, construite par la Russie sur la côte méditerranéenne, se prépare à entrer en service. Son premier réacteur devrait démarrer l’an prochain. Les livraisons de composants majeurs et de combustible pour Akkuyu relèvent des catégories couvertes par les nouvelles règles, faisant de ce projet le premier test pratique du système.
La Turquie entend aussi élargir son rôle sur le marché nucléaire mondial. En développant son programme civil, le pays devient à la fois importateur et futur exportateur de technologies nucléaires. Ce règlement déterminera comment la Turquie gère ces échanges et son image en matière de non-prolifération.
Son adoption suit de peu la signature en septembre d’un mémorandum avec les États-Unis pour renforcer la coopération sur le nucléaire civil, notamment les échanges commerciaux et techniques. Ce système unifié de contrôle pourrait aider la Turquie à démontrer sa gestion responsable du commerce nucléaire, bien que son opacité potentielle reste problématique.
Certaines dispositions reprennent des normes internationales établies. Lier les exportations aux garanties de l’AIEA dans les pays destinataires ou restreindre les technologies d’enrichissement sont des pratiques courantes parmi les fournisseurs nucléaires. Mais leur mise en œuvre déterminera si ce système inspire confiance ou suscite des doutes.
Le texte réglemente aussi le retransfert d’articles nucléaires d’origine turque. Les biens exportés depuis la Turquie ne pourront être réexportés vers des pays les utilisant pour des activités liées aux armes ou à des cycles de combustible non surveillés. L’efficacité de cette mesure dépendra de la capacité du régulateur à tracer les exportations, ce qui nécessite une étroite coopération avec d’autres autorités locales et étrangères.

Une omission notable concerne les rapports publics. Le texte ne prévoit aucune obligation de publier régulièrement des synthèses sur l’activité de délivrance des licences. Dans les pays dotés de systèmes matures, les agences publient souvent des rapports annuels sur les permis accordés ou refusés. Rien n’indique que la Turquie suivra cet exemple.
Le règlement soumet aussi toutes les technologies d’enrichissement et de retraitement au même système de permis, qu’elles soient civiles ou de recherche. Cette disposition entérine un principe international largement accepté : ces technologies doivent toujours être strictement contrôlées.
Au final, la Turquie rejoint les États gérant le commerce nucléaire via des listes de contrôle nationales détaillées, similaires à celles du Groupe des Fournisseurs Nucléaires (NSG). Ce cadre l’aligne sur les standards techniques globaux, mais sa mise en pratique décidera de son efficacité réelle.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
Et vous, qu'en pensez-vous ?




