Les règles scolaires du Ramadan suscitent un débat sur l’éducation laïque en Turquie
Lorsque Soner Akbal a déposé sa fille à l’école le mois dernier, il ignorait qu’il deviendrait le centre d’une vive polémique sur l’influence religieuse au sein du système éducatif laïc turc.
Ce chauffeur de chariot élévateur de 40 ans, habitant la ville nord-ouest de Kocaeli, s’apprêtait à partir lorsque la sonnerie retentit et il réalisa qu’elle avait été remplacée par un chant religieux musulman.
Il se dirigea alors vers le directeur d’école dans la cour pour protester.
« Vous ne pouvez pas choisir une sonnerie pareille et perturber les enfants ! » déclara-t-il au proviseur, partageant ensuite une vidéo de l’échange sur WhatsApp.
Ce changement intervint après que le ministère de l’Éducation eut demandé aux écoles d’organiser des activités autour du mois de jeûne musulman du Ramadan, comme des visites de mosquées, la décoration des classes ou le partage de photos des repas de rupture de jeûne en famille.
Cette initiative a provoqué l’indignation des défenseurs de la laïcité.
L’échange d’Akbal avec le directeur fut largement relayé sur les réseaux sociaux, attirant les foudres des médias pro-gouvernementaux et du président islamo-conservateur Recep Tayyip Erdoğan.
« Pourquoi cela vous dérange-t-il que nos enfants apprennent la prière et le jeûne, ou qu’ils décorent pour le Ramadan et chantent des chants religieux ensemble ? », s’est interrogé Erdoğan.
« Si quelqu’un est perturbé par cela, qu’il se demande s’il se sent vraiment à sa place dans ce pays. »
Le débat porte sur la nature du système éducatif en Turquie, pays majoritairement musulman de 86 millions d’habitants officiellement laïc selon sa constitution.
Erdoğan et son Parti de la justice et du développement (AKP) d’obédience islamiste sont accusés de saper les piliers laïcs de la République turque moderne fondée par Mustafa Kemal Atatürk en 1923.
Le président, un islamiste qui cherche à inculquer une observance religieuse plus profande dans la société, a défendu ces activités comme étant conformes à la constitution et « entièrement basées sur une participation volontaire ».
Mais Akbal estime que remplacer la sonnerie scolaire habituelle par un chant religieux discriminerait les enfants issus de familles non religieuses.
« J’ai des valeurs sociales-démocrates et laïques. Je m’y suis opposé car je craignais que cela ne mène à des discriminations et ne trouble les enfants », a-t-il expliqué à l’Agence France-Presse.
Ce soir-là, il fut arrêté pour « incitation à la haine » et « atteinte à la vie privée ».
« Ne jeûnez pas et allez en enfer ? »
Kemal Irmak, dirigeant du syndicat enseignant Egitim-Sen, affirme que la directive « exige des photos et des rapports sur ces activités, donc l’idée d’une participation réellement volontaire n’existe que sur le papier ».
« De nombreuses écoles ont affiché des panneaux disant que seuls ceux qui jeûnent iront au paradis. Cela met une pression sur les élèves et crée une peur chez les enfants, car on leur enseigne que ceux qui ne jeûnent pas iront en enfer », déplore Irmak, dont le syndicat demande le retrait de la circulaire.
Bien que les parents puissent demander une exemption pour leurs enfants, cela les expose à un risque d’ostracisme, explique Ömer Yılmaz, président de l’association de parents Veli Der, qui a porté plainte contre le ministre de l’Éducation pour « violation du principe de laïcité ».
L’empreinte grandissante des activités religieuses dans les écoles dure depuis des années, souligne-t-il, citant le cours obligatoire de « culture religieuse et morale » pour tous les enfants dès neuf ans.
Or il s’agit de fait de cours d’instruction religieuse, dénonce l’avocat Cenk Yiğiter, qui a changé sa fille d’école à Ankara après qu’un enseignant lui eut demandé d’apporter un chapelet.
« Cette année, nous avons exempté notre fille du cours de religion. Pour cela, il faut déclarer être chrétien ou juif dans les registres officiels », explique-t-il.
Malgré la ligne dure d’Erdoğan, les protestations l’ont contraint à reculer légèrement : le chant religieux de l’école de Kocaeli a vite été remplacé par la sonnerie habituelle.
Mais pour Akbal, libéré sous contrôle judiciaire un jour après son arrestation, la situation ne s’est pas normalisée.
Profondément choqué par cet incident, il n’a pu reprendre le travail et n’ose pas renvoyer sa fille à l’école, craignant qu’elle ne soit « harcelée » par les autres enfants.
« J’espère simplement que les charges contre moi seront abandonnées, car je ne faisais que défendre mes droits », a-t-il confié à l’AFP.
© Agence France-Presse
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.
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