L’Italie prise au piège de l’extradition d’un célèbre mafieux turc face aux risques de torture en Turquie
Abdullah Bozkurt/Stockholm
L’arrestation retentissante en Italie du parrain turc Barış (alias Boris) Boyun et sa tentative d’extradition vers son pays natal se heurtent à un obstacle juridique majeur : les juges ne peuvent approuver l’extradition s’il existe un risque réel de torture ou de traitement dégradant en Turquie.
Cette obligation, réaffirmée par la Cour suprême de cassation italienne (Corte Suprema di Cassazione) dans un arrêt d’avril, signifie que Boyun devrait rester sous contrôle judiciaire italien pendant que les tribunaux examinent méticuleusement les preuves et les questions relatives aux droits humains, en s’appuyant sur des rapports indépendants plutôt que sur les assurances des autorités turques.
Des parrains criminels comme Boyun et d’autres Turcs notoires ayant fui en Europe pour échapper à des poursuites exploitent désormais le bilan désastreux du gouvernement du président Recep Tayyip Erdogan, qui a instrumentalisé le système judiciaire depuis plus d’une décennie pour emprisonner des opposants politiques, réduire au silence toute dissidence légitime et tolérer des abus généralisés ainsi que la torture dans les centres de détention, afin d’instaurer un climat de peur dans la population.
Le travail bâclé des autorités turques dans la préparation du dossier d’extradition complique davantage la tâche de l’Italie. Le dossier fourmillle d’incohérences (dates, lieux et heures des crimes présumés) et contient des déclarations vagues et génériques, ce qui rend difficile pour les juges italiens d’évaluer la crédibilité des accusations.
En avril 2025, la Cour suprême italienne a annulé une décision d’extradition prise par la cour d’appel de Rome et a renvoyé l’affaire pour un nouvel examen. Elle a souligné que les juges ne peuvent combler les lacunes du dossier turc en s’appuyant sur des enquêtes italiennes sans rapport ; l’extradition doit reposer sur des charges et preuves spécifiques émanant de l’État requérant.

La Cour a également ordonné une évaluation concrète des risques de détention en Turquie, en s’appuyant sur des sources objectives comme les rapports du Comité européen pour la prévention de la torture (CPT), la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) et les rapports de la Commission européenne, plutôt que sur des assurances diplomatiques génériques.
L’arrêt de la Cour souligne l’importance de cette exigence dans le contexte turc. Depuis l’état d’urgence de 2016, les instances internationales ont documenté des cas de surpopulation carcérale, de mauvais traitements, de justice politisée et de non-respect des arrêts de Strasbourg. La Cour rappelle que l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme, qui interdit la torture et les traitements inhumains, est absolu.
Si le risque persiste dans l’établissement proposé pour l’extradition (comme la prison de Dumlu), celle-ci ne peut avoir lieu sans garanties crédibles et vérifiables de la Turquie.
Cette position italienne s’aligne sur le droit européen. En juin 2024, la Cour de justice de l’UE a statué que les États membres doivent prévenir tout refoulement en s’appuyant sur des informations objectives et actualisées. Un réfugié reconnu par un pays de l’UE ne peut être extradé vers son pays persécuteur tant que ce statut est valide. Ces principes encadrent désormais toutes les demandes d’extradition liées à la Turquie.
Boyun, 41 ans, incarne une nouvelle génération de mafieux en Turquie. À la tête d’un gang violent impliqué dans divers crimes organisés, il a commandité des meurtres pour éliminer des rivaux. Il a défifié les figures traditionnelles du crime organisé, souvent protégées par le gouvernement Erdogan et son allié d’extrême droite, le Parti d’action nationaliste (MHP), connu pour ses liens avec le crime organisé.
L’arrêt de la Cour suprême italienne concernant l’extradition du parrain turc Barış Boyun cite les abus, la torture et les violations des droits humains dans les prisons turques comme obstacles potentiels à son transfert.
Ayant défifié des figures criminelles pro-gouvernementales et faisant l’objet de mandats d’arrêt, Boyun a fui la Turquie pour diriger son empire criminel depuis l’Italie, où il a demandé l’asile en se présentant comme membre de deux minorités persécutées : les Kurdes et les Alévis. La Turquie a demandé son extradition pour crimes organisés, homicide et vol armé, mais le dossier mal préparé rend son retour improbable.
Entre-temps, les procureurs italiens ont mené leur propre enquête, documentant ses activités criminelles transnationales (trafic d’armes, drogues, meurtres, blanchiment).
La Cour suprême a cependant jugé que les preuves italiennes ne pouvaient se substituer au dossier turc. Les accusations reposent largement sur des déclarations de coaccusés plutôt que sur des preuves directes.

Les procureurs antimafia de Milan affirment qu’une surveillance de plusieurs mois a permis de cartographier le réseau armé transnational de Boyun. Des écoutes et vidéos montreraient qu’il coordonnait des transferts d’argent, cachait des armes et dirigeait des opérations criminelles transfrontalières.
Les enquêteurs ont également documenté des repérages par drone d’une usine en Turquie liée à un rival, suivis de plans pour un attentat à la voiture piégée. Boyun aurait ordonné de « raser l’usine ».
Les autorités italiennes ont partagé ces informations en temps réel avec la Turquie, où des armes lourdes ont été saisies et des suspects arrêtés.
Boyun est aussi lié à des caches d’armes en Europe et à des attaques en Turquie, comme celle contre un restaurant Nusret en mars.
En mai 2024, des opérations policières coordonnées en Europe ont conduit à l’arrestation de Boyun et d’une dizaine de complices présumés.

Boyun a été arrêté près de Viterbo en juillet 2024. La justice milanaise l’a inculpé pour direction d’une association criminelle armée, trafic international d’armes et de drogues, et blanchiment.
Mais en avril 2025, la Cour suprême a jugé que les preuves italiennes ne pouvaient remplacer le dossier turc dans le cadre de l’extradition.
Boyun avait déjà été arrêté en 2022 sur la base d’un mandat turc. En 2023, une cour d’appel avait refusé son extradition, estimant qu’une persécution politique déguisée en crime ordinaire constituait un motif de refus.
En mai 2024, une délégation turque a tenté de convaincre l’Italie en promettant que Boyun serait détenu dans la prison de Dumlu, censée respecter les standards internationaux. Sur cette base, la cour d’appel de Rome avait approuvé l’extradition en décembre 2024, avant que la Cour suprême ne casse cette décision.

Les allers-retours judiciaires illustrent l’exigence italienne de preuves solides et d’une analyse rigoureuse des conditions carcérales en Turquie. La Cour a souligné que les violations systémiques des droits humains en Turquie sont documentées par des instances indépendantes.
La cour d’appel de Rome doit maintenant réexaminer le dossier turc en vérifiant les incohérences et en évaluant les risques spécifiques liés à la prison de Dumlu, sans se contenter d’assurances générales.
Elle doit aussi vérifier le statut de protection éventuel de Boyun et expliquer comment les garanties turques seraient appliquées concrètement.
L’arrêt d’avril 2025 a relancé le processus, exigeant une nouvelle décision motivée. Boyun reste en Italie jusqu’à ce qu’une issue définitive soit trouvée.
L’extradition dépendra de la qualité des preuves turques et de l’absence de risque de torture. Ce cas illustre l’approche européenne : aucun compromis sur les droits humains, même pour des criminels notoires.




