Avertissement : Les opinions exprimées dans cet article d’opinion sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la position éditoriale de Turkish Minute.
[OPINION] Après une fusillade dans une école, des funérailles révèlent des divisions profondes en Turquie
Adem Yavuz Arslan*
L’histoire moderne enregistre non seulement des épisodes de violence de masse, mais aussi les formes de discrimination plus subtiles et souvent plus durables qui les accompagnent. Pendant l’Holocauste, l’exclusion systématique ne s’est pas arrêtée avec la vie ; elle s’est étendue aux pratiques funéraires, aux rites et à la mémoire collective. Ces cas restent des rappels saisissants de comment le pouvoir étatique, guidé par l’idéologie, peut imprégner les expériences humaines les plus fondamentales.
Aujourd’hui, un débat similaire se déroule dans un État contemporain : la Turquie.
Le 15 avril 2026, une fusillade meurtrière au collège Ayser Çalık dans le district d’Onikişubat de la province de Kahramanmaraş est devenue l’un des incidents les plus choquants de violence scolaire des dernières années. Un enseignant et huit élèves ont perdu la vie. L’attaque, prétendument perpétrée par un élève de 14 ans utilisant des armes à feu appartenant à son père, a provoqué une onde de choc dans tout le pays.
Pourtant, au lendemain de la tragédie, un détail particulier a rapidement détourné l’attention du public : la liste officielle des représentants gouvernementaux aux funérailles des victimes.
Selon le plan divulgué, des hauts fonctionnaires étaient assignés à assister à la plupart des funérailles. Le ministre de l’Éducation Yusuf Tekin, le ministre de l’Intérieur Mustafa Çiftçi, le ministre de la Justice Akın Gürlek et d’autres membres du cabinet devaient représenter l’État lors des différentes cérémonies.
Cependant, les funérailles de Yusuf Tarık Gül, 11 ans, se distinguaient pour une autre raison : aucun haut responsable n’était assigné à y assister. Dans un contexte où la présence de l’État était visible lors des autres funérailles, l’absence de représentation officielle lors de l’inhumation d’un enfant a suscité de vives critiques et soulevé des questions sur un « deuil sélectif » et une possible discrimination institutionnelle.
Les critiques ont établi un lien entre ce traitement différencié et la famille de Yusuf Tarık Gül. Son père était un policier licencié par décret après une tentative de coup d’État avortée en 2016, à la suite de laquelle le gouvernement turc a lancé une vaste répression contre les personnes jugées non-loyalistes sous prétexte de lutte anti-putsch, et avait précédemment été emprisonné pour des accusations liées au terrorisme.
La tentative de coup d’État du 15 juillet 2016 et la répression massive qui a suivi restent sujettes à débat. Certaines figures de l’opposition et commentateurs ont avancé des thèses controversées sur les circonstances du putsch. Ces débats ont à leur tour alimenté les interrogations sur l’ampleur et la nature de la purge qui a suivi.
Sous la direction de Recep Tayyip Erdoğan, le gouvernement turc a lancé des opérations d’envergure contre le mouvement Gülen, qu’il accuse d’avoir orchestré la tentative de coup d’État bien que le mouvement dénie fermement toute implication. Des dizaines de milliers de personnes ont été arrêtées et environ 130 000 fonctionnaires ont été licenciés. De nombreux témoignages et rapports suggèrent que ce processus a dépassé les individus, affectant les membres des familles et conduisant à des formes de stigmatisation sociale qui se sont infiltrées dans la vie quotidienne.
Les organisations internationales de droits de l’homme, dont Amnesty International et Human Rights Watch, ont suivi de près les développements en Turquie au cours de la dernière décennie. Leurs rapports ont régulièrement exprimé des inquiétudes concernant les détentions massives, les emprisonnements prolongés avant procès, les violations du procès équitable et des pratiques ressemblant à des punitions collectives.
Dans ce contexte, la controverse entourant les funérailles de Yusuf Tarık Gül revêt une charge symbolique. L’absence de représentation de l’État lors de son enterrement, contrairement à la présence de hauts responsables lors des autres funérailles, a été interprétée par les critiques comme une rupture du principe d’égalité citoyenne.
Ce cas met également en lumière une contradiction plus large dans le positionnement international de la Turquie. En tant que membre de l’OTAN et candidate à l’adhésion à l’Union européenne, la Turquie s’engage formellement envers les normes démocratiques et l’État de droit. Pourtant, des incidents comme celui-ci soulèvent des questions persistantes sur l’égalité, la non-discrimination et l’impartialité institutionnelle.
En définitive, la fusillade de Kahramanmaraş ne peut être considérée uniquement comme un échec sécuritaire ou un acte de violence individuelle. Le débat autour des funérailles de Yusuf Tarık Gül reflète des schémas plus profonds de polarisation et de discrimination perçue au sein de la société turque.
Pour la communauté internationale, ce cas soulève une question plus large : Les États peuvent-ils maintenir une distance égale avec tous les citoyens en temps de crise ? Ou les divisions politiques et idéologiques s’étendent-elles même aux expériences humaines les plus fondamentales ?
La situation en Turquie suggère que ces questions deviennent de plus en plus urgentes.
*Adem Yavuz Arslan est journaliste avec plus de deux décennies d’expérience dans le reportage politique, le journalisme d’investigation et la couverture des conflits internationaux. Son travail s’est concentré sur le paysage politique turc, incluant des reportages détaillés sur la tentative de coup d’État de 2016 et ses conséquences, ainsi que des questions plus larges liées à la liberté des médias et aux droits de l’homme. Il a reporté depuis des zones de conflit comme la Bosnie, le Kosovo et l’Irak, et a mené des recherches approfondies sur des cas médiatisés, dont l’assassinat du journaliste turco-arménien Hrant Dink. Arslan est l’auteur de quatre livres et a reçu des prix de journalisme pour son travail d’investigation. Vivant actuellement en exil à Washington, D.C., il poursuit son journalisme à travers des plateformes de médias numériques, dont sa chaîne YouTube, Turkish Minute, TR724 et X.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.
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