[OPINION] Effacer les archives : comment les régimes autoritaires font la guerre à la mémoire
Adem Yavuz Arslan*
« Celui qui contrôle le passé contrôle le futur. Celui qui contrôle le présent contrôle le passé. »**
Cette phrase apparaissait comme slogan du parti dans le roman « 1984 » de George Orwell. Elle mettait en garde contre un monde où le pouvoir dépend du contrôle de la mémoire. Aujourd’hui, son écho résonne dans les couloirs d’Ankara. Le dirigeant autoritaire turc, Recep Tayyip Erdoğan, a accusé son principal rival politique, le maire d’Istanbul Ekrem İmamoğlu, d’« espionnage pour le compte des Britanniques » — une accusation que de nombreux observateurs voient comme faisant partie d’une campagne plus large pour réduire au silence toute dissidence.
Dans le même temps, le gouvernement s’est emparé de l’un des derniers médias indépendants du pays, TELE1, et a immédiatement coupé l’accès à ses archives numériques et à sa chaîne YouTube — un acte symbolique d’effacement de la mémoire collective.
De Moscou à Ankara : la même logique de la peur
Les régimes autoritaires commencent souvent par une promesse d’ordre et finissent par une guerre contre la mémoire. La police secrète de Joseph Staline confisquait les archives privées et retouchait les photos pour effacer les ennemis politiques de l’histoire. Les escadrons fascistes de Mussolini saccageaient les journaux d’opposition comme Avanti!, brisaient les presses et brûlaient les archives. Le ministère de la propagande de Goebbels transforma la presse allemande en porte-voix du Führer et détruisit des milliers de publications qui ne chantaient pas la même rengaine. Dans chaque cas, la même peur les animait : la peur des preuves — d’une vérité écrite, enregistrée, documentée qui pourrait leur survivre.
La version turque : d’İpek Media à TELE1
Le 28 octobre 2015, des véhicules blindés de police encerclaient le siège d’İpek Media à Istanbul. En direct, la rédaction était prise d’assaut ; les journalistes furent traînés dehors, les caméras saisies et les archives effacées. En quelques heures, Kanaltürk, Bugün TV ainsi que les journaux Bugün et Millet étaient placés sous la tutelle d’« administrateurs » nommés par le gouvernement, par ordonnance judiciaire. Le journalisme indépendant était littéralement éteint.
Ce matin-là ne fut pas une attaque isolée — ce fut le début d’une longue campagne pour effacer la mémoire médiatique indépendante de la Turquie. Pendant la répression qui suivit le coup d’État avorté de 2016, Zaman, Samanyolu, l’agence de presse Cihan et des dizaines de médias locaux subirent le même sort. Les serveurs furent vidés, les archives papier confisquées et les sites web effacés des registres publics. Des années de travail d’investigation — dossiers judiciaires, rapports de corruption, preuves photographiques — disparurent derrière la formule « pour des raisons de sécurité nationale ».
Dix ans plus tard, le même scénario se répète — cette fois contre TELE1, l’une des dernières voix critiques de la télévision turque. Un administrateur gouvernemental prit le contrôle, et en quelques heures les archives en ligne de la chaîne furent désactivées. Décennie différente, même logique.
L’« administrateur », commissaire des temps modernes
Dans l’URSS de Staline, on les appelait « commissaires ». Dans la Turquie d’aujourd’hui, on les appelle « administrateurs ». Titres différents, objectif identique : contrôler le récit et détruire les preuves. Un administrateur ne saisit pas seulement des biens — il s’empare de la vérité.
En prenant le contrôle d’une rédaction, il s’approprie le récit ; en effaçant ses archives, il réécrit l’histoire. Chaque nouvelle nomination d’administrateur est une exécution discrète de la mémoire publique. Une archive n’est pas qu’une collection de documents ; c’est un réservoir de responsabilité. Elle se souvient de ce que le pouvoir veut oublier. C’est pourquoi les dictateurs la craignent plus que les manifestations ou les hashtags.
Hitler brûlait des livres ; Staline truquait des photos ; le régime d’Erdoğan efface des serveurs. Chaque méthode sert le même but — tuer la mémoire avant qu’elle ne puisse témoigner.
Quand İpek Media fut prise d’assaut en 2015, le monde haussa les épaules. Beaucoup dans l’opposition turque mainstream balayèrent cela comme « un problème pour les sympathisants du mouvement Gülen ». Les sympathisants du mouvement Gülen suivent les enseignements de Fethullah Gülen, l’érudit musulman à l’origine d’un mouvement qui gérait autrefois un vaste réseau d’écoles, de médias et d’œuvres caritatives en Turquie et à l’étranger.
Erdoğan prend pour cible le mouvement Gülen depuis que les enquêtes pour corruption de décembre 2013 l’ont impliqué, ainsi que certains membres de sa famille et de son cercle proche.
Qualifiant ces enquêtes de coup d’État des sympathisants du mouvement Gülen et de complot contre son gouvernement, Erdoğan commença à cibler les membres du mouvement. Il l’a désigné comme une « organisation terroriste » en mai 2016 et intensifia la répression après une tentative de putsch avortée en juillet de la même année, qu’il accusa Gülen d’avoir orchestré. Le mouvement dénie fermement toute implication dans cette tentative de coup d’État ou toute activité terroriste.
Les groupes de défense des droits humains décrivent cette campagne comme une forme de persécution politique visant à effacer le mouvement de la vie publique. Aujourd’hui, alors que la même machine s’attaque à des médias laïcs ou de gauche comme TELE1, le pays apprend — trop tard — que l’autoritarisme dévore ses critiques un par un, mais toujours dans le même ordre.
Une guerre contre la mémoire — et pourquoi elle compte
Le pouvoir autoritaire ne craint pas les journalistes pour ce qu’ils écrivent aujourd’hui, mais pour ce qu’ils ont déjà écrit. Une archive effacée signifie une histoire effacée — et une histoire effacée signifie l’impunité. L’assaut d’une décennie contre les archives médiatiques en Turquie n’est pas qu’une censure. C’est une forme d’ingénierie historique — une tentative délibérée de fabriquer une amnésie nationale. Et comme tous les régimes précédents, il découvrira un jour que la mémoire, contrairement aux données, ne peut être effacée définitivement.
Car tant que quelqu’un se souvient — et écrit — les archives existent encore.
*Adem Yavuz Arslan est journaliste avec plus de deux décennies d’expérience en reportage politique, journalisme d’investigation et couverture des conflits internationaux. Son travail s’est concentré sur le paysage politique turc, incluant des reportages détaillés sur la tentative de coup d’État de 2016 et ses conséquences, ainsi que sur les questions liées à la liberté de la presse et aux droits humains. Il a couvert des zones de conflit comme la Bosnie, le Kosovo et l’Irak, et a mené des recherches approfondies sur des affaires emblématiques, dont l’assassinat du journaliste turco-arménien Hrant Dink. Arslan est l’auteur de quatre livres et a reçu des prix de journalisme pour son travail d’investigation. Vivant actuellement en exil à Washington, D.C., il poursuit son journalisme via des plateformes numériques, dont sa chaîne YouTube, Turkish Minute, TR724 et X.
**Cette citation de « 1984 » de George Orwell résume l’essence du contrôle totalitaire : en réécrivant l’histoire, ceux au pouvoir façonnent la mémoire publique et définissent ce qui est accepté comme vérité, assurant ainsi leur domination sur la perception présente et la direction future.
Avertissement : Les opinions exprimées dans cette tribune sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la position éditoriale de Turkish Minute.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.
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