Le président Recep Tayyip Erdoğan (2e à droite) vote sous le regard de l'ex-ministre des Finances Berat Albayrak (à gauche) et de son épouse Esra Albayrak (2e à gauche), lors de la réélection municipale à Istanbul le 23 juin 2019. (Photo : Adem ALTAN / AFP)
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[OPINION] Erdoğan redessine le champ électoral turc à son avantage

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Par Bosphorama

Publié le

Ömer Murat*

Sous la présidence de Recep Tayyip Erdoğan, les élections turques se jouent souvent bien avant le dépouillement, lors d’une longue phase pré-électorale où les rivaux sont identifiés tôt et le terrain politique modelé en sa faveur.

Deux figures d’opposition cristallisent cette lutte : Ekrem İmamoğlu, maire d’Istanbul, et Mansur Yavaş, maire d’Ankara. Tous deux membres du Parti républicain du peuple (CHP), principal formation d’opposition, ils ont su séduire l’électorat centriste voire de droite, autrefois acquis à Erdoğan, dépassant ainsi leur base laïque traditionnelle.

Ekrem İmamoğlu (G), maire d’Istanbul, et Mansur Yavaş, maire d’Ankara. (Photo : Adem ALTAN / AFP)

Pour Erdoğan, l’identité de son adversaire est toujours centrale. Ses campagnes privilégient moins les débats programmatiques qu’une opposition binaire entre son bloc conservateur-nationaliste et des rivaux présentés comme étrangers aux valeurs religieuses et culturelles du pays.

Cette rhétorique fonctionnait mieux face à l’ancien leader du CHP Kemal Kılıçdaroğlu. Mais İmamoğlu et Yavaş brouillent cette stratégie. Leurs victoires municipales ont démontré leur capacité à mobiliser au-delà des traditionnels électeurs laïques, sapant la politique de la peur qui fondait l’hégémonie électorale d’Erdoğan.

Dans ce contexte, la campagne judiciaire contre İmamoğlu prend une dimension politique démesurée. Son arrestation et l’annulation de son diplôme universitaire, présentées comme une enquête anti-corruption, peinent à convaincre : selon Özdemir Research, plus de la moitié des Turcs jugent son interpellation injustifiée, contre seulement 20% y voyant une démarche légitime. Les sondages révèlent aussi un large soutien aux manifestations contre sa détention et une majorité percevant des motivations politiques.

L’échec du gouvernement à faire passer cette affaire pour une simple procédure judiciaire renforce l’image d’une manœuvre pour éliminer un rival gênant. Si les électeurs perçoivent la justice comme un outil de manipulation politique, la stratégie de contrôle du terrain électoral par Erdoğan perdrait en crédibilité.

Les municipales du 31 mars 2024 ont marqué un revers pour le Parti de la justice et du développement (AKP). Le CHP s’est imposé comme premier parti au niveau national, consolidant ses positions à Istanbul et Ankara. Un tournant symbolique.

Erdoğan a réagi en ignorant ce verdict électoral. Murat Kurum, candidat AKP battu par İmamoğlu, a été nommé ministre chargé de superviser les municipalités. Parallèlement, des administrateurs spéciaux ont été imposés à certaines mairies d’opposition et les enquêtes visant les maires CHP se sont multipliées – autant de signes d’un durcissement du contrôle central.

Message clair : un revers électoral ne remet pas en cause son emprise sur l’appareil d’État. Un scénario similaire avait suivi les législatives de juin 2015, précédant des élections anticipées qui avaient restauré la majorité de l’AKP.

La promotion d’Akın Gürlek, ancien procureur d’Istanbul en charge des dossiers contre İmamoğlu, au poste de ministre de la Justice, confirme cette continuité. Dans le système présidentiel turc, ces nominations sont moins des remaniements techniques que des signaux politiques.

Le remaniement au ministère de l’Intérieur reflète quant à lui des tensions au sein de la coalition au pouvoir entre l’AKP et son allié le Parti d’action nationaliste (MHP). Le choix d’une figure moins clivante pour diriger ce ministère vise à projeter une image de stabilité tout en intensifiant la pression sur l’opposition.

Les sondages révèlent aussi une désillusion croissante envers le pouvoir comme l’opposition. L’incapacité du CHP à capitaliser sur ses gains de 2024, aggravée par des défections sous pression vers l’AKP, nourrit le scepticisme. Les difficultés économiques persistent – inflation, inégalités – sans que les solutions proposées par aucun camp ne convainquent.

La « normalisation » prônée par le nouveau leader du CHP Özgür Özel après les municipales a été perçue comme une occasion manquée de consolider ces acquis, offrant un répit inattendu à l’AKP.

Cette fracture politique mine la crédibilité globale du système. L’argument traditionnel d’Erdoğan – lui ou le chaos – perd de sa force dans un contexte où sa gouvernance est désormais associée à l’instabilité.

Le CHP est pris dans un dilemme : renoncer à İmamoğlu ou Yavaş démoraliserait sa base, mais les soutenir exposerait à une pression judiciaire accrue dans un contexte de justice politisée.

Le système erdoganien a pourtant besoin d’une opposition crédible pour maintenir les apparences démocratiques. Cette dépendance contradictoire – nécessiter une opposition participative tout en limitant son efficacité – rend le prochain cycle électoral particulièrement fragile.

Ces tensions internes surviennent dans un contexte international volatile. L’escalade des tensions entre États-Unis et Chine, ou au Moyen-Orient, pourrait exacerber les vulnérabilités économiques turques.

Si un durcissement des contrôles intérieurs peut contenir temporairement la situation, le coût fiscal risque d’être insoutenable, comme le montrent les retombées économiques imprévues après l’arrestation d’İmamoğlu.

Erdoğan va probablement intensifier ses efforts pour rétablir sa dynamique électorale idéale. L’opposition, elle, devra naviguer entre le risque de capituler – et perdre son essence – ou résister – au prix fort.

Les frustrations sociales sur les questions économiques et de gouvernance s’accumulent. Les mises en garde d’Erdoğan contre le chaos sans lui sonnent creux quand sa propre gestion est perçue comme source de désordre.

Les prochains mois testeront non seulement la stratégie électorale d’Erdoğan, mais la résistance même de l’ordre politique turc.

* Ömer Murat est analyste politique et ancien diplomate turc, aujourd’hui basé en Allemagne.

Disclaimer : Les opinions exprimées dans cette tribune n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la ligne éditoriale de Turkish Minute.

Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.

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