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[OPINION] La cruauté d’Erdoğan : la mort d’un détenu de 73 ans

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Par Bosphorama

Publié le

Yasemin Aydın*

Lorsqu’un homme de 73 ans atteint d’Alzheimer ne reconnaît plus sa propre fille derrière la vitre d’une salle de visite pénitentiaire, que reste-t-il de la justice ? Lorsqu’un tel homme — fragile, désorienté, portant les séquelles d’une opération au cerveau, luttant contre le diabète et un cancer de la prostate — est déclaré « apte à la détention » jusqu’à sa mort, que reste-t-il d’humanité ?

La mort de M. Güngör dans le système pénitentiaire turc n’est pas simplement un échec juridique ou une erreur médicale regrettable. C’est une mise en scène culturelle de la cruauté, un spectacle délibéré d’un régime autoritaire qui utilise la souffrance des plus vulnérables pour affirmer son pouvoir.

La cruauté comme performance sociale

L’anthropologie sociale nous enseigne que les régimes élaborent des rituels de domination non seulement par des procès et des exécutions, mais aussi par une négligence ritualisée. En Turquie aujourd’hui, le refus de libération médicale pour les personnes âgées et gravement malades est devenu un tel rituel. Il envoie un message à la société : la clémence est une faiblesse, et même la mémoire — comme dans le cas d’Alzheimer — n’offre aucune échappatoire à la punition.

Le message est clair : la loyauté est exigée jusqu’au dernier souffle, et la dissidence sera poursuivie jusque dans la démence.

La psychologie de l’indifférence

La psychologie sociale offre un autre éclairage : la banalité de l’indifférence. Lorsque des institutions comme le Conseil de médecine légale déclarent « aptes à la détention » des personnes manifestement inaptes, nous voyons à l’œuvre la machine à diluer les responsabilités. Chaque fonctionnaire s’en décharge en renvoyant à la signature suivante, à la procédure suivante, jusqu’à ce que la cruauté devienne routinière et invisible.

Ce mécanisme psychologique — la bureaucratisation de la souffrance — garantit que personne ne se sente personnellement responsable, même lorsqu’un être humain meurt sous la garde de l’État. C’est le même mécanisme que Hannah Arendt décrivait il y a des décennies : le fonctionnaire ordinaire perpétuant le mal extraordinaire en se contentant de faire son « travail ».

Des normes universelles, violées en toute impunité

Les Règles Nelson Mandela stipulent que les détenus dont l’état de santé est incompatible avec l’incarcération doivent être libérés. La Convention de l’ONU contre la torture interdit les traitements inhumains. La Convention européenne des droits de l’homme consacre l’interdiction absolue de la torture.

Mais à quoi servent ces normes universelles si un homme qui ne sait plus où il se trouve peut être maintenu en cellule jusqu’à la mort ? Si les traités et conventions ne sont pas appliqués, ils risquent de devenir de simples incantations — des mots moraux vidés de leur pouvoir.

Mémoire contre l’oubli

Les anthropologues nous rappellent que les sociétés se jugent non seulement à la manière dont elles traitent leurs membres les plus forts, mais aussi les plus faibles. Les personnes âgées et malades incarnent notre mémoire collective et notre vulnérabilité. Les rejeter, c’est rejeter une part de notre propre humanité.

La mort de M. Güngör ne doit pas se fondre dans les statistiques de la répression. Elle doit rester dans nos mémoires — comme témoignage, comme avertissement, comme réquisitoire moral. Le silence ici n’est pas neutralité ; il est complicité.

Un appel au-delà de la condamnation

La justice pour M. Güngör exige plus que des paroles de compassion. Elle exige une responsabilité structurelle, la libération immédiate des détenus malades et âgés en Turquie, un contrôle international des conditions carcérales par des experts médicaux indépendants et la reconnaissance publique que le refus de soins aux prisonniers politiques n’est pas une négligence mais une torture par omission.

La mort de M. Güngör n’est pas une tragédie individuelle ; c’est un miroir. Elle reflète ce qui se produit lorsque la cruauté se banalise, lorsque les institutions s’accommodent de l’indifférence, lorsque la dignité n’est plus considérée comme universelle mais conditionnelle.

Et elle nous interroge : quel monde construisons-nous si nous permettons que les plus vulnérables — les personnes âgées, les malades, les oublieux — soient instrumentalisés comme outils de terreur ?

La réponse à cette question déterminera non seulement l’avenir de la Turquie, mais aussi la crédibilité morale de la communauté internationale elle-même.

*Yasemin Aydın est anthropologue sociale et psychologue sociale en Allemagne.

Clause de non-responsabilité : Les opinions exprimées dans cette tribune sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la position éditoriale de Turkish Minute.

Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.

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