Un partisan du président turc Recep Tayyip Erdoğan porte un drapeau à son effigie sur les épaules et fait le salut du loup gris, un symbole de la main nationaliste turque et panturque, alors que la foule célèbre sa victoire au second tour de l’élection présidentielle devant le palais présidentiel à Ankara, le 29 mai 2023. Adem ALTAN / AFP
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[OPINION] La nouvelle constitution d’Erdoğan n’est pas une réforme, c’est une stratégie de réélection

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Par Bosphorama

Publié le

Adem Yavuz Arslan*

Du palais présidentiel d’Ankara aux couloirs diplomatiques de Bruxelles, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a un nouveau refrain : la Turquie a besoin d’une nouvelle constitution. Pas pour son propre intérêt, insiste-t-il, mais pour l’avenir démocratique du pays.

N’y croyez pas.

Le dernier appel d’Erdoğan à la réforme constitutionnelle, lancé la semaine dernière à son retour d’une visite officielle en Hongrie, s’accompagne d’une rhétorique familière. « Je n’ai aucune envie de me représenter », a-t-il déclaré aux journalistes. « Il ne s’agit pas de moi. »

Mais Erdoğan a déjà fait des promesses similaires dans le passé et les a rompues tout aussi souvent.

En 2009, il a dit qu’il ne se représenterait pas au Parlement. En 2012, il a promis que ce serait sa dernière campagne pour la direction du parti. En 2022, il a qualifié l’élection présidentielle de 2023 de « dernière » course. Et plus tôt cette année, il a qualifié les élections locales de 2024 d’« adieu ». Les électeurs turcs ont déjà entendu ces mots d’adieu et savent ce qui suit.

En réalité, Erdoğan prépare le terrain juridique pour une potentielle quatrième candidature présidentielle. La constitution turque n’autorise un président à exercer que deux mandats. Erdoğan a été élu pour la première fois en 2014, réélu en 2018 et, selon la logique constitutionnelle, il n’aurait pas dû être éligible en 2023. Mais une révision constitutionnelle de 2017, mise en œuvre sous état d’urgence après un coup d’État manqué, a été interprétée par des tribunaux loyaux comme un « réinitialisation », relançant effectivement le compteur de ses mandats.

Il existe une étroite faille juridique : un président peut se présenter une troisième fois uniquement si le Parlement convoque des élections anticipées. Erdoğan préfère éviter cette voie et les risques politiques qui l’accompagnent. Une nouvelle constitution offre une solution plus simple. En proposant ce qu’il appelle une « constitution civile », Erdoğan peut à nouveau remettre les compteurs à zéro, s’offrant une ardoise juridique vierge, sans élections anticipées nécessaires.

Soyons clairs : il ne s’agit pas de modernisation constitutionnelle. C’est une manœuvre stratégique pour prolonger le pouvoir personnel.

Erdoğan détient déjà une autorité quasi absolue. Suite à la tentative de coup d’État controversée de juillet 2016, un événement que de nombreux critiques estiment n’avoir jamais été pleinement élucidé, il a déclaré un vaste état d’urgence. Au cours des deux années suivantes, il a remodelé les institutions turques à son image : purgeant des milliers de juges et procureurs, fermant des médias, emprisonnant des opposants et remplaçant les contre-pouvoirs par la loyauté et la peur.

Aujourd’hui, la justice fonctionne moins comme un pilier de la démocratie que comme une extension de la présidence. Les tribunaux turcs ignorent régulièrement la constitution, défient les décisions contraignantes de la Cour européenne des droits de l’homme et privilégient les objectifs politiques d’Erdoğan au détriment de la cohérence juridique.

Ironiquement, les efforts actuels d’Erdoğan interviennent alors même que la constitution de 1982, imposée par une junte militaire, a déjà été modifiée à plusieurs reprises. Des changements majeurs ont eu lieu en 1987, 1995, 2001, 2004, 2007, 2010 et, de façon plus spectaculaire, en 2017, lorsque Erdoğan a profité du climat post-coup pour instaurer un système présidentiel qui a démantelé le pouvoir parlementaire et centralisé l’autorité dans l’exécutif.

Ces amendements n’avaient pas pour but d’élargir les droits ou d’approfondir la démocratie. Ils étaient des instruments politiques destinés à marginaliser l’opposition et à renforcer le pouvoir d’Erdoğan. Lorsque le leader du parti pro-kurde Selahattin Demirtaş a pris de l’ampleur en 2016, un amendement constitutionnel a rapidement levé l’immunité parlementaire, permettant au gouvernement d’Erdoğan de l’emprisonner.

La transition de 2017 vers une présidence exécutive n’a pas rationalisé la gouvernance, elle a éliminé la surveillance.

Alors, pourquoi pousser à une nouvelle réforme maintenant ?

Parce que même pour un homme fort, la légitimité compte. Erdoğan ne cherche plus seulement à gouverner, il cherche à valider la poursuite de son règne avec un vernis de légalité et le symbole d’un renouveau démocratique. Une nouvelle constitution offre les deux.

Dans un pays où les garanties constitutionnelles sont ignorées, l’indépendance de la justice s’est effondrée et les décisions internationales sur les droits humains sont bafouées, la promesse d’Erdoğan d’une charte « plus libre, plus démocratique » sonne creux. Aucune constitution, aussi progressiste soit-elle sur le papier, ne peut protéger les libertés lorsque ceux qui sont au pouvoir refusent de respecter l’État de droit.

Appelons cela comme il se doit : il ne s’agit pas d’un projet de réforme nationale, mais d’une stratégie de campagne. Les propos d’Erdoğan sur son retrait ne sont pas un adieu, mais une feinte calculée.

La communauté internationale et les citoyens turcs feraient bien de voir au-delà de la rhétorique. Il ne s’agit pas de la constitution. Il s’agit de la consolidation du pouvoir.

*Adem Yavuz Arslan est journaliste avec plus de vingt ans d’expérience dans le reportage politique, le journalisme d’investigation et la couverture des conflits internationaux. Son travail s’est concentré sur la scène politique turque, notamment des reportages détaillés sur la tentative de coup d’État de 2016 et ses suites, ainsi que sur des questions plus larges liées à la liberté de la presse et aux droits humains. Il a couvert des zones de conflit telles que la Bosnie, le Kosovo et l’Irak, et a mené des recherches approfondies sur des affaires très médiatisées, dont l’assassinat du journaliste turco-arménien Hrant Dink. Arslan est l’auteur de quatre livres et a reçu des prix de journalisme pour son travail d’investigation. Exilé à Washington, D.C., il poursuit son activité journalistique via des plateformes numériques, dont sa chaîne YouTube, Turkish Minute, TR724 et X.

Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.

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