Alice Weidel, co-cheffe du parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD), lors d'une conférence de presse après une réunion du groupe parlementaire à Berlin le 5 juillet 2025. (Photo par John MACDOUGALL / AFP)
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[OPINION] La pauvreté n’a pas de nom, mais le débat qu’elle suscite en dit long sur notre société

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Par Bosphorama

Publié le

Yasemin Aydın*

Les noms ont une signification. Ils racontent des histoires d’origine, d’appartenance, de mémoire. En période de polarisation politique, ils deviennent souvent des outils symboliques pour définir qui fait partie de la société et qui en est exclu.

En Allemagne, cette dynamique a resurgi sous une forme familière. Le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) a récemment exigé l’accès aux prénoms des bénéficiaires de l’aide sociale (« Bürgergeld »). Officiellement présentée comme une enquête statistique, la démarche véhiculait un sous-texte évident : associer précarité et immigration, sous-entendant que la pauvreté serait liée à des différences culturelles.

Les données ont contredit cette affirmation. Les prénoms les plus courants parmi les allocataires étaient Andreas, Thomas et Michael – des prénoms profondément ancrés dans l’identité allemande.

Pourtant, cet épisode ne peut être réduit à un incident isolé. Il reflète une tendance plus large observable dans de nombreuses démocraties : la transformation de problèmes structurels en questions identitaires.

Le timing est révélateur. Lors des récentes élections européennes, l’AfD a obtenu plus de 15 % des voix au niveau national, se classant deuxième. Son audience a progressé, particulièrement chez les jeunes électeurs, malgré – ou peut-être à cause – d’un discours radical et de scandales récurrents. Cette dynamique politique trahit des courants souterrains : incertitude économique, défiance envers les institutions et attrait pour des explications simplistes à des problèmes complexes.

La psychologie sociale éclaire ce mécanisme. Les travaux du psychologue polonais Henri Tajfel (1979) montrent qu’en période d’incertitude, les individus se raccrochent à des distinctions simplistes entre groupes. Catégoriser, étiqueter et désigner des coupables procure un sentiment de clarté et de contrôle face à l’ambiguïté.

Pourtant, les sociétés ne se définissent pas par des frontières figées. Comme l’a décrit l’anthropologue américain Clifford Geertz (1973), les communautés sont tissées par des « toiles de significations », des réseaux de récits partagés, d’interactions quotidiennes et d’appartenances négociées. Réduire cette complexité à des noms ou des origines fragilise ces fondements.

Le débat allemand sur les prénoms des allocataires n’a rien d’unique. Des tendances similaires s’observent dans de nombreux contextes, y compris en Turquie, dont je suis originaire. Là aussi, les difficultés économiques sont souvent externalisées, attribuées aux minorités, migrants ou groupes dissidents plutôt qu’analysées comme relevant de réformes structurelles. Les conséquences sont prévisibles : polarisation accrue, défiance institutionnelle et fragmentation sociale.

Comme l’a expliqué le sociologue américano-canadien Erving Goffman (1963), la stigmatisation fonctionne précisément par ces mécanismes. En transformant des individus ou groupes en symboles d’anxiétés collectives, elle simplifie la réalité tout en approfondissant les divisions.

Les données allemandes actuelles démontent le récit qui associe pauvreté et appartenance culturelle. La pauvreté est structurelle. Elle naît de facteurs systémiques : inégalités éducatives, disparités sur le marché du travail, filets sociaux fragilisés. Comme le montre la recherche de John Berry (1997) sur les relations interculturelles, la résilience sociale dépend non pas de l’exclusion mais d’une participation effective, de politiques équitables et d’un sentiment partagé de justice.

La stratégie de l’AfD s’inscrit dans une tendance plus large : détourner les frustrations publiques des défis systémiques vers des fractures culturelles. Cela procure des gains politiques temporaires mais affaiblit la capacité de la société à dialoguer et résoudre ses problèmes.

Au fond, la question n’est pas celle des noms mais de la manière dont les sociétés appréhendent la vulnérabilité. Précarité économique, marginalisation et insécurité sociale transcendent les clivages culturels, linguistiques et nationaux. Les tentatives de politiser ces réalités à travers des marqueurs identitaires simplistes détournent l’attention des solutions pertinentes.

En réalité, la pauvreté n’a pas de nom. Mais les débats qu’elle suscite en disent long sur la manière dont les sociétés gèrent peurs, incertitudes et sentiment d’appartenance.

Reconnaître cette complexité est essentiel, non seulement pour résister aux récits réducteurs, mais pour construire des sociétés inclusives, stables et justes capables de relever les défis contemporains.

*Yasemin Aydın est anthropologue sociale et psychologue sociale en Allemagne.

Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.

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