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[OPINION] La Turquie à la croisée des chemins : la lutte pour la démocratie et l’action collective
Yasemin Aydın*
Les récents développements en Turquie — l’arrestation du maire d’Istanbul Ekrem İmamoğlu du Parti républicain du peuple (CHP), la suspension de plus de 15 maires de l’opposition et l’imposition violente d’un administrateur étatique au siège stambouliote du CHP — ne marquent pas seulement une crise politique. Ils révèlent une fracture plus profonde : l’érosion de la capacité de la société à s’affirmer comme collectif politique.
İmamoğlu n’est pas un politicien comme les autres. Il est le rival le plus sérieux du président Recep Tayyip Erdoğan et le devance régulièrement dans les sondages. Sa victoire en 2019 à Istanbul, arrachant le contrôle de la ville au parti au pouvoir, fut perçue comme un tournant dans la politique turque. Son parti est la principale force d’opposition du pays et la seule capable de défier nationalement le bloc au pouvoir. Que İmamoğlu et son parti soient désormais pris pour cible n’est donc pas qu’une manœuvre tactique, mais une tentative structurelle d’éliminer la concurrence politique elle-même. Cette pratique s’inscrit dans une continuité : depuis près d’une décennie, la nomination d’administrateurs est systématiquement utilisée pour destituer les maires élus du parti pro-kurde et les remplacer par des fonctionnaires étatiques. Ce qui fut testé là-bas est désormais déployé contre le parti qui représente près de la moitié de l’électorat.
Comme l’a souligné l’historienne et philosophe allemande Hannah Arendt, la liberté politique se réalise dans l’action collective, lorsque les peuples s’unissent pour constituer un monde commun plutôt que de simplement subir l’autorité. C’est précisément ce potentiel qui est aujourd’hui attaqué, vidé progressivement de sa substance. Pour les étudiants et les jeunes générations, au cœur des manifestations anti-gouvernementales, cette perte est ressentie plus vivement. Leur participation n’exprime pas seulement une indignation face au déclin économique ou à la mauvaise gestion, mais surtout une profonde anxiété quant à l’avenir. La protestation devient ainsi une reconquête du temps : l’affirmation que le futur reste négociable.
Le gouvernement interprète cependant ces manifestations sous un angle radicalement différent. Pour lui, elles ne sont qu’une manœuvre de l’opposition pour détourner l’attention de prétendues corruptions. Cette interprétation reflète ce que James C. Scott, l’un des scientifiques sociaux les plus lus au monde, décrit comme la « transcription publique » de la domination : un récit où le pouvoir cherche à rendre la résistance illisible, la dépouillant de son sens moral et réduisant les citoyens à de simples pions dans les luttes d’influence. Mais l’objectif ne se limite pas à stigmatiser l’opposition comme « étrangère à l’État ». La logique, bien plus dangereuse et récurrente dans les contextes autoritaires, est celle de la déshumanisation. Les opposants ne sont plus considérés comme des concitoyens engagés dans un débat politique ; ils sont construits en ennemis de l’État, privés de légitimité et réduits à des obstacles à éliminer. Comme l’a montré le sociologue Zygmunt Bauman, la déshumanisation transforme les adversaires politiques en problèmes administratifs, en objets à gérer plutôt qu’en sujets de droits.
Cette logique prolonge ce qui fut institutionnalisé depuis 2016 : la société civile, les journalistes et le mouvement Gülen, accusé par le gouvernement d’avoir fomenté un coup d’État avorté en 2016 — accusation qu’il réfute —, ont été systématiquement désignés comme des menaces existentielles. Le même répertoire — criminalisation, nomination d’administrateurs, arrestations massives — est désormais déployé contre le CHP. D’un point de vue anthropologique, cela révèle ce que le philosophe allemand Erich Fromm décrivait comme le besoin de l’autoritarisme de se créer des ennemis : le pouvoir se maintient en produisant continuellement des figures incarnant le danger, le désordre et la « non-turcité ».
Pourtant, les tentatives autoritaires de fragmenter et discipliner la dissidence ont souvent pour effet inattendu de renforcer les solidarités d’en bas. Les sit-in, les veillées et la défense symbolique des locaux du parti malgré la violence policière ne sont pas que des réponses tactiques. Ce sont des formes de ritualisation politique. Elles remplissent une fonction similaire à ce que Maurice Halbwachs décrivait concernant la mémoire collective : des pratiques par lesquelles les groupes affirment leur appartenance, racontent leur vulnérabilité partagée et reconstruisent une capacité d’agir dans des conditions d’exclusion.
L’enjeu dépasse donc largement la survie organisationnelle du CHP. Ce qui est attaqué, c’est la capacité de la société turque à se constituer en collectif politique. L’issue de cette lutte déterminera si le pays continuera de glisser vers une « République des administrateurs », où les institutions sont vidées de leur substance démocratique et les citoyens réduits à des objets de contrôle, ou si l’expérience partagée de la répression générera de nouvelles formes d’émancipation collective. L’espoir meurt en dernier, mais vu les habitudes ancrées du CHP, il est difficile de le préserver.
Pour la communauté internationale, un point doit être clair : les développements en Turquie ne peuvent se réduire au succès ou à l’échec d’un seul parti. La question est de savoir si les citoyens peuvent préserver leur capacité à s’imaginer et s’affirmer comme communauté politique. En ce sens, la Turquie d’aujourd’hui ne fait pas face qu’à une crise nationale : elle constitue un cas-test pour la manière dont les sociétés du XXIe siècle affrontent les assauts autoritaires contre l’action collective, à travers l’aliénation comme la déshumanisation.
*Yasemin Aydın est anthropologue sociale et psychologue sociale en Allemagne.
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