[OPINION] La Turquie est-elle la prochaine sur la liste ?
L’Iran fait face aujourd’hui à un scénario qu’il redoute et anticiperait depuis près d’un demi-siècle : une confrontation directe avec le « Grand Satan » et le « Petit Satan », selon sa propre terminologie. Autrement dit, une offensive conjointe des États-Unis et d’Israël.
Cette séquence n’a rien d’un éclair dans un ciel serein. Elle s’est installée progressivement. Depuis cinq ans – et plus encore depuis le 7 octobre – l’influence régionale de Téhéran s’est érodée, pierre après pierre, comme une rangée de dominos que l’on voit tomber sans pouvoir enrayer le mouvement. Il y a encore cinq ans, l’Iran pouvait compter sur un régime Assad solidement installé à Damas, sur un Hezbollah puissant au Liban et sur un Hamas dont l’imprévisibilité constituait un atout stratégique. Aujourd’hui, ces acteurs ont perdu de leur centralité, quand ils n’ont pas tout simplement disparu du jeu. L’équilibre régional s’est profondément transformé.
Les spécialistes des relations internationales y verront une illustration classique de la logique d’« équilibre des puissances ». Dans la tradition réaliste, les États agissent d’abord en fonction de leur perception des menaces. Lorsqu’un vide de puissance apparaît, d’autres acteurs s’empressent de le combler. L’affaiblissement de l’Iran a ainsi ouvert, du point de vue israélien, une fenêtre d’opportunité.
Le renseignement comme arme absolue : l’effet « Big Brother »
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu défend depuis longtemps une doctrine sécuritaire maximaliste. Lorsqu’il s’agit d’objectifs stratégiques, les réactions internationales pèsent peu face à l’impératif de sécurité nationale. Cette ligne s’est trouvée en phase avec l’atmosphère politique à Washington. Donald Trump avait promis « America First » et la fin des guerres sans fin ; dans les faits, sur le dossier moyen-oriental, la posture s’est rapprochée d’un « Israel First ». Cette convergence a facilité le déclenchement de l’opération. L’Iran n’est pas la priorité stratégique des États-Unis. Pour Washington, le centre de gravité se situe ailleurs. Pour Israël, en revanche, la menace est immédiate et existentielle.
L’élimination du Guide suprême Ali Khamenei dès les premières heures a mis en lumière des failles spectaculaires au sommet de l’appareil iranien. La capacité d’infiltration israélienne à l’intérieur même du système iranien donne le sentiment d’une surveillance permanente — comme si chaque geste des dirigeants était scruté par un « Big Brother » omniscient. Au-delà de la puissance militaire classique, c’est la supériorité asymétrique et la maîtrise absolue du renseignement qui ont fait la différence.
Quelle marge de manœuvre reste-t-il à Téhéran ? À ce stade, la projection du conflit vers d’autres théâtres régionaux et l’activation d’acteurs intermédiaires semblent constituer les principales options. Mais une telle stratégie comporte des risques majeurs : l’extension géographique du conflit pourrait déclencher une spirale incontrôlable, avec le spectre d’une nouvelle guerre du Golfe appelée à durer des années. Pour les capitales occidentales, le danger le plus sérieux serait une riposte indirecte sur leurs propres territoires, via des groupes capables d’agir de l’intérieur. On passerait alors d’une crise régionale à une crise sécuritaire globale.
Le levier énergétique et le détroit d’Ormuz
Mais la principale carte stratégique de Téhéran reste ailleurs : dans le contrôle indirect du détroit d’Ormuz. Près d’un cinquième du pétrole mondial transite par ce couloir maritime étroit. Une escalade dans cette zone ferait immédiatement flamber les prix de l’énergie, affectant l’Europe, l’Asie et les économies fragiles déjà sous pression. Même sans fermeture totale du détroit, la simple menace suffit à provoquer des secousses sur les marchés.
Où se situe la Turquie dans cette équation ? La question surgit naturellement : la Turquie est-elle la prochaine sur la liste ?
À court terme, une telle hypothèse paraît peu réaliste. La Turquie demeure membre de l’OTAN et reste intégrée aux structures économiques et sécuritaires occidentales. Certes, le président Recep Tayyip Erdoğan a multiplié ces dernières années les signaux ambivalents – rapprochements ponctuels avec l’Organisation de coopération de Shanghai, acquisition des S-400 russes, soutien politique au Hamas – mais l’orbite géopolitique d’Ankara ne s’est pas détachée du bloc occidental.
La résilience institutionnelle d’Ankara
Il paraît également improbable qu’Israël puisse convaincre Washington d’un affrontement direct avec la Turquie à ce stade. Et même dans l’hypothèse d’une confrontation bilatérale, Ankara ne serait pas dépourvue de leviers. Malgré des lacunes en matière de défense aérienne, la Turquie dispose d’une armée de terre aguerrie, d’une profondeur stratégique et d’une position géographique clé. Surtout, en cas de menace extérieure claire, le réflexe de cohésion nationale pourrait rapidement s’imposer, comme l’histoire politique turque l’a souvent montré.
Paradoxalement, la Turquie demeure aussi l’un des pays qui, en coulisses, maintiennent certains canaux de coopération avec Israël. Recep Tayyip Erdoğan est un dirigeant aux réflexes idéologiques marqués, mais avant tout pragmatique. Sa carrière est jalonnée de volte-face et d’ajustements tactiques. Cette plasticité confère à la diplomatie turque une certaine souplesse. Reste une donnée essentielle : Erdoğan ne gouvernera pas éternellement. Pour Israël comme pour les capitales occidentales, travailler avec un acteur prévisible est toujours préférable. L’arrivée au pouvoir d’une figure plus imprévisible pourrait redessiner les équilibres régionaux.
Le retour feutré des « Monşerler »
Depuis une décennie, le gouvernement de l’AKP a cultivé une rhétorique fortement critique à l’égard de l’Europe, des États-Unis et d’Israël. Cette tonalité a imprégné l’opinion publique. Pourtant, face à la crise actuelle, Ankara adopte un ton mesuré, presque feutré. On retrouve cette prudence technocratique jadis attribuée aux « monşerler » (mon cher), ces diplomates traditionnels que le pouvoir critiquait volontiers. Après l’élimination de Khamenei, l’absence de condamnation explicite et la prudence à ne pas nommer directement les États-Unis ou Israël sont révélatrices.
Note de la rédaction : Le terme « Monşer » était utilisé de manière péjorative par le pouvoir pour désigner l’élite diplomatique turque « à l’occidentale », jugée déconnectée des réalités nationales. Son retour en grâce symbolise un retour au pragmatisme.
Difficile de dissocier cette attitude des dynamiques de politique intérieure. Si une opération similaire s’était produite sous la présidence de Joe Biden, le ton d’Ankara aurait probablement été plus offensif. Aujourd’hui, la priorité semble être d’éviter une tension frontale avec Washington.
Scénarios et vulnérabilités : le défi de l’équilibre
Pour la Turquie, le risque majeur réside moins dans une attaque directe que dans la prolongation et l’extension du conflit. Dépendance énergétique, incertitudes autour des formations kurdes en Iran, possibles vagues migratoires, fragilité du tourisme et de l’économie : les coûts potentiels sont considérables. Dans ce contexte, la position d’Ankara est limpide : privilégier une désescalade rapide et préserver, autant que possible, un statu quo contrôlé. Les déclarations du ministre des Affaires étrangères Hakan Fidan, indiquant qu’un changement de régime en Iran n’est ni attendu ni souhaité, s’inscrivent dans cette logique.
Mais jouer sur tous les tableaux indéfiniment est une illusion. À un moment donné, la Turquie devra clarifier son positionnement. Compte tenu de ses interdépendances économiques et sécuritaires, un alignement plus explicite sur le bloc occidental ne surprendrait guère. En un quart de siècle, la Turquie a vu l’Irak sombrer dans la guerre, la Syrie se déchirer dans une guerre civile prolongée, et désormais un autre voisin basculer dans la confrontation. Même si Ankara n’est pas la cible immédiate, elle se retrouve une fois encore aux portes de l’instabilité.
La vraie question n’est peut-être pas de savoir si la Turquie sera la prochaine cible, mais si elle deviendra le prochain grand acteur d’équilibre dans une région en recomposition. Encore faudra-t-il, pour y parvenir, qu’Ankara affirme plus clairement son ancrage occidental et consolide sa cohésion interne. Car on ne peut prétendre jouer un rôle de stabilisateur régional sans clarté stratégique à l’extérieur ni solidité politique à l’intérieur. Les mois à venir en décideront.
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