[OPINION] L’appel de Bahçeli pour une alliance Turquie-Russie-Chine : une manœuvre de pouvoir voilée dans un contexte de tensions avec Erdoğan
Ömer Murat*
Devlet Bahçeli, dirigeant du Parti d’action nationaliste (MHP, extrême droite) et allié politique du président Recep Tayyip Erdoğan, a secoué l’arène politique turque avec sa proposition audacieuse et inattendue d’une « alliance Turquie-Russie-Chine [TRC] » pour contrer ce qu’il qualifie de « coalition maléfique États-Unis–Israël ». À première vue, cet appel pourrait suggérer un virage spectaculaire en politique étrangère. Pourtant, je crois qu’il reflète davantage des tensions internes latentes qu’un réel réalignement géopolitique. En Turquie, les déclarations de politique étrangère servent souvent de messages codés dans les luttes de pouvoir internes.
La Turquie, membre de l’OTAN depuis longtemps, maintient des liens étroits avec l’Occident. Le président Erdoğan, en particulier, a soigné méticuleusement ses relations avec le président américain Donald Trump, obtenant même une rencontre à Washington cette semaine. Dans ce contexte, l’enthousiasme soudain de Bahçeli pour Moscou et Pékin ressemble moins à une stratégie qu’à un avertissement voilé adressé à Erdoğan lui-même.
Malgré leur alliance, la fracture entre les deux hommes n’est pas nouvelle. Elle est devenue visible avec l’arrestation d’une figure mafieuse proche de Bahçeli, Selahattin Yılmaz, et s’est accentuée lorsque Erdoğan a muté des chefs de police affiliés au MHP vers des postes moins influents. Bahçeli a riposté en dénonçant les « structures parallèles » dans la bureaucratie, une pique à peine voilée envers les alliances d’Erdoğan avec certains groupes religieux.
Le désaccord s’est encore illustré lorsque Bahçeli a apporté son soutien public à un homme d’affaires sous enquête, contrairement aux journalistes pro-gouvernementaux qui ont critiqué une investigation jugée trop limitée.
Dans mes articles précédents, j’ai soutenu qu’au cœur de cette querelle se trouve la question de la direction de l’opposition et, en particulier, la candidature présidentielle du maire d’Istanbul Ekrem İmamoğlu, emprisonné en mars dans une enquête pour corruption largement perçue comme politiquement motivée. Erdoğan considère à la fois le Parti républicain du peuple (CHP, opposition principale) et le MHP comme des reliquats d’un « ancien establishment » à tenir en laisse. En ciblant les municipalités du CHP depuis environ un an – entraînant l’arrestation de 12 maires dont İmamoğlu – et en exerçant des pressions sur les affiliés du MHP dans la bureaucratie, il a rappelé à ses alliés inconfortables qui tient les rênes.
Erdoğan veut aussi façonner le ticket présidentiel de l’opposition. Un récent procès contestant le congrès du CHP ayant élu son actuel dirigeant Özgür Özel, qui aurait pu aboutir au retour de l’ancien leader Kemal Kılıçdaroğlu, a été reporté de manière inattendue la semaine dernière, contredisant les pronostics. Bien que le retour de Kılıçdaroğlu affaiblirait trop l’opposition pour être utile, le chroniqueur pro-gouvernemental Abdülkadir Selvi a laissé entendre qu’Erdoğan préfèrerait voir Özel comme candidat présidentiel. Le sous-texte est clair : abandonner la candidature d’İmamoğlu, éviter de promouvoir le maire d’Ankara Mansur Yavaş comme alternative populaire, et utiliser la popularité croissante d’Özel au sein de l’opposition pour asseoir sa propre candidature. Ainsi, Erdoğan peut diviser l’opposition tout en présentant Özel comme un candidat de compromis acceptable même pour les partisans d’İmamoğlu.
Ces manœuvres se déroulent sur fond de crise à Gaza, où une commission de l’ONU a récemment accusé Israël de génocide. La proposition d’alliance TRC de Bahçeli pourrait viser à faire pression sur Erdoğan avant sa visite à Washington et sa rencontre avec Trump. Le discours enflammé d’Erdoğan sur Gaza ne s’est pas traduit en actes, surtout vis-à-vis de Trump. Il a soigneusement évité de confronter ce fervent soutien d’Israël sur le sujet. Les révélations selon lesquelles Erdoğan a promis d’acheter des centaines d’avions Boeing pour obtenir une invitation à la Maison-Blanche, promesse indirectement confirmée par Trump sur les réseaux sociaux, soulignent son empressement. La réticence d’Erdoğan à prioriser Gaza transparaît aussi dans ses efforts pour minimiser une récente rencontre avec le fils de Trump à Istanbul, où le sujet aurait été éludé.
Bahçeli a saisi cette contradiction. Conscient de l’empressement d’Erdoğan à courtiser Trump, il cherche à le coincer. En qualifiant les États-Unis et Israël de membres d’une « coalition maléfique » et en exhortant Erdoğan à prononcer un discours à l’ONU qui « secouerait les oppresseurs », il a acculé le président. L’ironie, bien sûr, est qu’Erdoğan s’apprête à sourire aux côtés de Trump, celui-là même que Bahçeli a désigné comme ennemi.
Cela place Erdoğan dans une position délicate. Interrogé à New York sur l’appel de Bahçeli, il a affirmé ne pas « bien saisir la question ». Une réponse non seulement peu convaincante, mais révélatrice.
Bahçeli n’a pas les moyens d’affronter Erdoğan directement, mais ses déclarations provocatrices exposent les fissures grandissantes de leur partenariat. Tandis qu’Erdoğan s’apprête à briller sur la scène mondiale à Washington, il doit jongler avec sa relation fragile avec Trump tout en gérant les dissensions internes que Bahçeli a mises en lumière.
Au final, la manœuvre TRC de Bahçeli ne concerne ni la Russie ni la Chine. Elle concerne Erdoğan et la fragilité d’une alliance qui ne parvient plus à masquer ses failles.
* Ömer Murat est analyste politique et ancien diplomate turc vivant actuellement en Allemagne.
Clause de non-responsabilité : Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la position éditoriale de Turkish Minute.
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