Cette capture d'écran partagée par le président américain Trump sur Truth Social montre le président vénézuélien Nicolás Maduro à bord de l'USS Iwo Jima le 3 janvier 2026. (Photo : page Truth Social du président Trump)
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[OPINION] Le retour de la loi du plus fort : le cas du Venezuela

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Par Bosphorama

Publié le

Yasemin Aydın*

Quelle que soit notre opinion sur le régime de Nicolás Maduro, une ligne a été franchie lorsqu’un président en exercice d’un pays souverain a été extrait de force de son lit en pleine nuit. Il ne s’agit pas d’un simple changement de pouvoir, mais d’une rupture symbolique majeure, du genre qui modifie les attentes bien avant de transformer les institutions. Un moment où l’un des derniers présupposés protecteurs de l’ordre international a été ouvertement suspendu : que la souveraineté, aussi fragile soit-elle, constitue encore un bouclier minimum contre la force brute.

Ce qui rend ce moment particulièrement dangereux, ce n’est pas l’individu évincé du pouvoir, mais la logique désormais normalisée. D’un point de vue anthropologique, la question décisive n’est pas ce qui s’est produit, mais comment cela est cadré. La violence ne fonctionne pas uniquement par la coercition physique. Son impact le plus profond réside dans sa normalisation symbolique : dans les récits qui la justifient, le langage moral qui l’adoucit et l’approbation qui suit.

C’est pourquoi le Venezuela importe bien au-delà du Venezuela. Le récit dominant n’est pas celui du droit, de la retenue ou du processus international, mais de la nécessité politique. L’opération est décrite comme « stratégiquement compréhensible », même si juridiquement discutable. Ce seul cadrage suffit à éroder les normes. Car une fois la violence acceptée comme politiquement rationnelle, le droit international devient secondaire : optionnel, conditionnel, négociable.

Les conséquences dépassent largement l’Amérique latine. Quiconque qualifie une violation du droit international de « stratégiquement compréhensible » prive l’Europe de son argument le plus fort en faveur de l’Ukraine. La Russie peut alors rétorquer avec une logique implacable : « Nous sommes une grande puissance. Nous agissons par intérêt sécuritaire. Votre plus proche allié fait de même. » À ce stade, la condamnation perd toute crédibilité. Il ne reste que le dialogue de puissants à puissants.

Le droit international s’applique universellement, ou il perd tout son sens. Tout autre approche relève du deux poids deux mesures ; et les doubles standards ne sont pas qu’une faille morale, ils constituent une faiblesse structurelle. Ils vident précisément l’ordre que l’Europe prétend défendre.

Ce basculement n’est pas rhétorique, il est structurel. L’usage démonstratif de la force brute n’est pas un signe de puissance mais de faiblesse normative. Il témoigne de l’érosion des limites partagées. Le consentement cède la place à la coercition ; la retenue aux justifications a posteriori. La violence, une fois présentée comme nécessaire, cesse d’être exceptionnelle pour devenir un instrument légitime de résolution politique.

La définition classique de Max Weber de l’État comme détenteur du monopole de la violence légitime retrouve ici toute son actualité, précisément parce qu’elle révèle les limites de la légitimité au-delà de l’État. Il n’existe pas de gouvernement mondial. Aucun monopole global de la force. Le droit international sert de substitut : un système fragile d’autolimitation qui ne fonctionne que tant que les grands acteurs choisissent de s’y plier. Lorsque ces contraintes sont abandonnées de manière sélective, émerge une zone grise où la violence n’est plus légitimée, seulement imposée.

D’un point de vue anthropologique, c’est le moment où les règles subsistent formellement mais perdent leur autorité sociale. Elles deviennent des rituels sans force contraignante : invoqués quand cela arrange, ignorés quand cela coûte. Le juriste finlandais Martti Koskenniemi alerte depuis longtemps sur cette oscillation du droit international entre normativité et pouvoir, qui s’effondre dès qu’il n’est perçu que comme un instrument des puissants. Quand le droit se confond avec supériorité morale ou opportunisme stratégique, il perd son universalité. Il ne reste que la hiérarchie, non la justice.

Ce qui suit n’est pas le chaos, mais quelque chose de plus insidieux : un apprentissage. Les États observent quelles violations restent impunies, lesquelles sont excusées, voire applaudies. Les acteurs non étatiques – milices, groupes mercenaires, forces hybrides – en tirent leurs conclusions. Anthropologiquement, ce n’est pas l’effondrement de l’ordre, mais son déclin : une grammaire plus rude de l’action globale où les tabous s’effritent, les frontières s’estompent et les règles s’appliquent surtout aux sans-pouvoir.

C’est pourquoi l’argument selon lequel le Venezuela ne représenterait que l’éviction d’un régime autoritaire est profondément trompeur. Il réduit la politique à la psychologie morale et ignore les conséquences structurelles. La question décisive n’est pas la cible, mais la méthode. Les méthodes créent des réalités. Elles façonnent attentes, craintes et comportements bien au-delà du cas immédiat. Elles enseignent aux autres ce qui est désormais possible et sera toléré.

Le Venezuela n’est donc pas une exception. C’est un signal. Un moment révélateur de la fragilité des dernières autolimitations de l’ordre international. Ce à quoi nous assistons n’est pas un effondrement soudain, mais un glissement silencieux des normes collectives : du droit vers l’imposition par la force.

Le vrai danger ne réside pas dans la chute d’un dirigeant, mais dans l’habituation croissante à un monde où le pouvoir remplace ouvertement ce qui avait été patiemment érigé en droit. Un monde où la violence n’a plus besoin de justification, seulement de succès.

*Yasemin Aydın est anthropologue sociale et psychologue sociale en Allemagne.

Clause de non-responsabilité : Les opinions exprimées dans cette tribune sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la position éditoriale de Turkish Minute.

Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.

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