[OPINION] Turquie-Iran : Pourquoi Ankara redoute un effondrement de Téhéran ?
Le fusil au mur finit-il toujours par tirer ?
L’espace iranien, depuis son entrée dans l’ère islamique, a été durant de longs siècles gouverné par des dynasties turques. Des Seldjoukides aux Safavides, puis jusqu’aux Qadjars, cette histoire commune a nourri entre l’Anatolie et l’Iran une relation faite à la fois de parenté et de rivalité.
Le véritable tournant survient au XVIᵉ siècle, lorsque le Shah Ismaïl érige le chiisme en idéologie d’État. La compétition géopolitique se transforme alors en fracture confessionnelle durable. Aujourd’hui encore, malgré leur proximité géographique et leurs profondes affinités culturelles, la densité des échanges humains — mobilités, coopérations académiques, initiatives sociétales — demeure étonnamment limitée entre les deux pays.
De 1639 à aujourd’hui : Le poids sacré de la frontière
À l’époque où je participais à la rédaction des notes diplomatiques au ministère des Affaires étrangères, un leitmotiv revenait inlassablement : l’intangibilité de la frontière issue du traité de Qasr-e Shirin de 1639. Si cette affirmation mérite nuance sur le plan strictement historique, son insistance n’était pas anodine.
Dans un Moyen-Orient où les frontières sont constamment contestées, elle symbolise une réalité plus profonde : Ankara et Téhéran connaissent depuis des siècles leurs lignes rouges respectives et ont appris à préserver un certain statu quo.
Le tournant de 2010 : Quand Ankara privilégie le réalisme
En 2010, lorsque la Turquie, aux côtés du Brésil, s’est engagée dans une médiation sur le dossier nucléaire iranien, Ankara s’est attiré de vives critiques occidentales. On parla alors de « glissement d’axe ».
En réalité, la démarche relevait d’un calcul réaliste : éviter un effondrement brutal de l’équilibre régional. À l’époque, l’Iran apparaissait comme l’architecte d’un « croissant chiite » en expansion. Soutenir le dialogue visait moins à cautionner cette dynamique qu’à prévenir un choc systémique aux conséquences imprévisibles pour la Turquie.
La métaphore de Tchekhov : Un conflit armé est-il inévitable ?
Aujourd’hui, l’Iran apparaît affaibli et plus isolé. Le déploiement de porte-avions américains dans le Golfe alimente les inquiétudes régionales. Certains y voient l’illustration de la célèbre maxime de Tchekhov : « S’il y a un fusil accroché au mur au premier acte, il doit tirer au dernier. »
Pourtant, les relations internationales ne relèvent pas du théâtre. Toute arme ne tire pas nécessairement. Une opération d’envergure contre l’Iran n’offrirait aucune garantie de victoire rapide aux États-Unis. Les capacités asymétriques de Téhéran, la vulnérabilité des bases américaines et la menace sur le détroit d’Ormuz — artère vitale du commerce énergétique mondial — feraient grimper les coûts de manière exponentielle. Un enlisement pourrait raviver, à Washington, le spectre d’un nouveau « syndrome irakien ».
Le spectre exagéré d’une guerre mondiale
Les scénarios évoquant une escalade vers une troisième guerre mondiale paraissent, à ce stade, peu crédibles. L’Iran n’appartient à aucune alliance de défense collective contraignante. La Russie demeure absorbée par le front ukrainien, tandis que la Chine privilégie la stabilité nécessaire à son ordre économique.
Bien que l’exercice naval « Ceinture de sécurité maritime » réunisse chaque année ces trois puissances, il est manifeste que cette initiative ne constitue en rien une coopération de défense comparable à l’OTAN.
Énergie et sécurité : L’équation vitale d’Ankara
Pour la Turquie, la question est existentielle. Un affaiblissement incontrôlé de l’Iran engendrerait un vide sécuritaire comparable à celui observé après l’invasion de l’Irak. Une instabilité chez le voisin perse pourrait, à travers des structures comme le PJAK (branche iranienne du PKK), entraîner à nouveau la Turquie dans une spirale transfrontalière incontrôlable.
À cela s’ajoute la dimension énergétique : environ 15 % du gaz naturel turc provient d’Iran, qui constitue également un corridor stratégique pour le gaz turkmène. La sécurité énergétique reste au cœur des équations d’Ankara.
La stratégie du double discours : Un équilibre fragile
Les États-Unis disposent de la capacité d’infliger des dommages considérables au régime iranien, mais provoquer un changement de régime apparaît beaucoup plus incertain. Sun Tzu écrivait que « le suprême art consiste à soumettre l’ennemi sans combat ».
Dans un contexte marqué par une opinion américaine lassée des interventions lointaines, il est probable que Washington cherche à obtenir des concessions par la pression plutôt que par l’affrontement. In fine, la véritable puissance réside moins dans la capacité à frapper que dans l’art d’influencer sans déclencher l’irréparable. Le fusil de Tchekhov est certes au mur, mais pour la stabilité de la région, personne n’a intérêt à ce que le coup parte.
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