[OPINION] Un processus de paix sans propriétaire : le pari d’Erdoğan sur les pourparlers d’İmralı
Ömer Murat*
Dans une manœuvre enveloppée de secret et de calculs politiques, trois membres du Parlement turc issus d’une commission parlementaire spéciale ont rencontré Abdullah Öcalan, le leader emprisonné du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), sur l’île d’İmralı ce lundi. Cette visite, publiquement débattue depuis des semaines, révèle les tensions entourant le processus de paix naissant en Turquie. Des spéculations persistaient quant à la participation éventuelle d’autres partis d’opposition au-delà du Parti pour l’égalité et la démocratie des peuples (DEM), pro-kurde. Finalement, le Parti républicain du peuple (CHP), principale formation d’opposition, a choisi de ne pas envoyer de représentants.
Cette décision a pris une dimension particulière lorsque Ekrem İmamoğlu, maire d’Istanbul et candidat présidentiel du CHP – actuellement en détention provisoire pour des accusations de corruption et d’espionnage largement perçues comme politiquement motivées – a publié une déclaration écrite indiquant que son parti avait coordonné cette position avec lui.
İmamoğlu a justifié l’abstention du CHP en arguant qu’il serait irresponsable de soutenir un processus dépourvu de légitimité populaire. Il a dénoncé l’hostilité persistante du gouvernement envers l’opposition, son mépris des décisions de la Cour européenne des droits de l’homme et de la Cour constitutionnelle turque, ainsi que les réticences du président Recep Tayyip Erdoğan à soutenir clairement les pourparlers avec le PKK – autant de facteurs qui, selon lui, ont compromis l’initiative dès son lancement.
Considéré comme le principal rival politique d’Erdoğan, İmamoğlu suggère en substance que ce dernier garde la main sur tous les leviers : il supervise les détails, les négociations internationales et l’orientation générale des pourparlers visant à mettre fin à des décennies de conflit avec le PKK, tout en préférant rester dans l’ombre. Une approche contradictoire qui consiste à réprimer et criminaliser l’opposition tout en exigeant qu’elle porte politiquement un processus élaboré à huis clos.
L’attitude d’Erdoğan reflète un détachement calculé vis-à-vis de ce processus de paix. Son refus d’en assumer publiquement la paternité est frappant. Il se contente de déclarations ambigües, comme son engagement pour une « Turquie sans terrorisme », sans jamais préciser les risques ou concessions impliqués. Les porte-parole gouvernementaux présentent systématiquement ces discussions comme une initiative émanant d’un « État » indéfini, suggérant une autonomie par rapport au gouvernement lui-même – ce qui renforce cette ambiguïté.
Cette rhétorique sous-entend que le processus transcenderait la politique et échapperait au contrôle d’Erdoğan. Pourtant, dans le système de plus en plus centralisé de la Turquie, une initiative aussi cruciale ne pourrait avancer sans son implication directe.
Cette distance s’explique par la crainte d’aliéner l’électorat nationaliste, pilier de la base d’Erdoğan. Après des années à diaboliser Öcalan et à proclamer la victoire sur le PKK (classé comme organisation terroriste par la Turquie et ses alliés occidentaux), le gouvernement demande implicitement à ses partisans d’accepter la pertinence politique du leader emprisonné. Une légitimation soudaine du dialogue risquerait de les désorienter ou de les irriter, après des décennies de récits triomphalistes.
Cette tension explique pourquoi Erdoğan tenait tant à la participation du CHP. Les racines profondes de l’initiative de paix plongent dans l’évolution du conflit syrien. Après la chute de Bachar al-Assad et l’arrivée au pouvoir d’Ahmed al-Sharaa à Damas, l’attention s’est portée sur la région autonome contrôlée par les Unités de protection du peuple (YPG), branche syrienne du PKK. Son bras armé, les Forces démocratiques syriennes (FDS), a consolidé un État de facto durant 13 ans de guerre civile.
Malgré les opérations militaires répétées et des années de mobilisation nationaliste, la Turquie n’a pu empêcher cette consolidation. Démanteler cette structure « du jour au lendemain », comme Erdoğan l’avait initialement promis, s’avère impossible en raison du partenariat étroit des FDS avec les États-Unis et la coalition internationale contre l’État islamique (Daech). Israël voit également un intérêt stratégique à maintenir la fragmentation de la Syrie. Soucieux de préserver ses relations avec l’administration Trump, Erdoğan semble avoir accepté – pour l’instant – la persistance de l’entité kurde syrienne.
Pourtant, les affirmations gouvernementales sur un désarmement des YPG dans le cadre du processus turc sonnent creux. À huis clos, des responsables haut placés en conviennent. Selon certains rapports, le chef du MIT İbrahim Kalın aurait indiqué lors d’une résession confidentielle de la commission parlementaire qu’insister sur le désarmement des YPG à ce stade compromettrait les progrès en Turquie comme en Syrie.
Le gouvernement Erdoğan, qui exigeait jadis la dissolution pure et simple du PKK et des YPG, semble désormais ouvert à un autre scénario : intégrer les YPG dans l’Armée arabe syrienne conformément à l’accord du 10 mars signé par le président syrien par intérim al-Sharaa et le commandant des FDS Mazloum Abdi. Cela ne supprimerait pas les forces kurdes mais officialiserait leur place dans les structures militaires et politiques syriennes.
Expliquer ce revirement à l’opinion publique turque constitue un défi majeur. Des décennies de discours présentant le PKK comme irrémédiablement criminel et la stratégie antiterroriste du gouvernement comme un succès total ont façonné les attentes. Le nouveau processus demande aux citoyens d’accepter un compromis ressemblant à une retraite stratégique. Le plan proposé – suspension des opérations du PKK en Turquie et retrait progressif, contre une acceptation tacite par Ankara de l’administration kurde en Syrie – vise à présenter cette retraite comme une victoire.
Erdoğan sait qu’un tel virage sera mal perçu par une partie de l’électorat. Les sondages montrent régulièrement une méfiance envers toute démarche semblant légitimer le PKK. Pour limiter les réactions négatives, Erdoğan présente l’initiative comme un « projet d’État » pour une « Turquie sans terrorisme », cherchant l’adhésion de tous, surtout du CHP. La participation de l’opposition crédibiliserait ce récit et empêcherait les électeurs déçus de se tourner vers elle.
Le refus du CHP de se joindre à la visite d’İmralı a fait échouer ce plan. La réaction du député AKP Hüseyin Yayman – qui a d’abord nié la visite avant que le Parlement ne la confirme officiellement – trahit la panique interne. Ces revirements, associés à l’absence de photos et à l’interdiction de publier les comptes-rendus pendant dix ans, révèlent l’inconfort d’Erdoğan face à la transparence.
Ce secret n’augure rien de bon. Seul Erdoğan pourrait expliquer au public pourquoi un compromis est nécessaire. Son refus de le faire et sa tentative de rejeter la responsabilité politique sur d’autres soulèvent des doutes quant à la viabilité du processus. Dans le climat politique volatil de la Turquie, une initiative manquant de transparence, de confiance publique et de leadership clair risque de s’effondrer avant même de commencer. Une paix véritable exige un leadership courageux. Sans cela, la résolution du conflit kurde en Turquie restera précaire.
* Ömer Murat est analyste politique et ancien diplomate turc vivant actuellement en Allemagne.
Disclaimer : Les opinions exprimées dans cette tribune n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la ligne éditoriale de Turkish Minute.
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