[OPINION] Une police centrée sur l’humain : l’héritage oublié des réformes en Turquie
Dr. Mustafa Dönmez*
Dans les années 1990, la Turquie était secouée par des attentats terroristes fréquents et un climat sécuritaire agressif. Les signalements de tortures, mauvais traitements, corruption et violations des droits humains commis par des policiers ont érodé la confiance publique et servi de matériel de propagande pour les groupes armés. Le rapport d’avancement 1998 de l’Union européenne sur la Turquie critiquait sévèrement la police, dénonçant des abus généralisés en détention et un contrôle civil faible protégeant les auteurs de ces actes.
Dans ce contexte, une petite équipe d’officiers de la branche antiterroriste d’Istanbul a estimé que répéter les mêmes méthodes ne donnerait que les mêmes échecs. Ils ont commencé à expérimenter une approche radicalement différente qu’ils ont appelée « Police centrée sur l’humain ».
Au cœur de ce modèle : respect, courtoisie et empathie. Les suspects étaient traités avec dignité, on leur offrait du thé ou des repas et on les encourageait à s’exprimer librement. Les familles des détenus étaient également impliquées, contribuant à bâtir la confiance. Les policiers devaient voir les suspects non comme des ennemis de l’État mais comme des individus susceptibles de se réinsérer dans la société. Bref, le but n’était pas d’arracher des aveux mais de gagner les cœurs.
Les résultats sont venus rapidement. D’importants militants, surpris par ce traitement humain, ont commencé à coopérer volontairement. D’autres ont quitté les organisations armées pour retrouver une vie civile. Bien que certains collègues aient d’abord moqué cette approche – « Allons-nous servir du thé à l’ennemi de l’État ? » – son succès a vite convaincu les sceptiques. Le modèle s’est étendu d’Istanbul à d’autres provinces avec le soutien de la direction nationale de la police.
L’initiative a aussi attiré l’attention internationale. D’anciens militants sont intervenus dans des séminaires de formation ; des experts turcs ont partagé cette approche en Azerbaïdjan, Ouzbékistan, Kazakhstan, Afghanistan, Kosovo, Yémen et Libye. Même des policiers de l’UE ont observé l’expérience avec admiration. La Turquie, jadis connue pour ses abus, est brièvement devenue exportatrice d’une stratégie sécuritaire centrée sur l’humain.
Le rapport d’avancement 2014 de l’UE reconnaissait des progrès dans la police turque, notant des avancées sur les droits humains, la protection des témoins et la législation antiterroriste. Mais ces réformes se sont révélées fragiles. Après les enquêtes pour corruption fin 2013 impliquant l’entourage du Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan – qualifiées de « tentative de coup d’État » -, de nombreux policiers pionniers de ce modèle ont été limogés, emprisonnés ou exilés. La police est revenue à des pratiques brutales, et les signalements de torture ont ressurgi. Un rapport UE 2024 déplore l’absence de contrôle civil, l’impunité des abuseurs et les violences policières lors de manifestations.
La disparition de ce modèle fut une grande perte pour la Turquie, car il n’était pas seulement un outil efficace contre le crime mais aussi un puissant levier de paix sociale. Bien qu’éphémère, son héritage reste précieux. La Police centrée sur l’humain a rappelé que le devoir de l’État n’est pas de punir ses citoyens mais de les gagner. Et que la sécurité passe aussi par la conquête des cœurs.
Bien qu’oublié aujourd’hui, ce modèle reste une expérience inspirante pour les politiques sécuritaires futures. Si les forces de l’ordre adoptent une approche respectueuse et empathique, leur lien avec la société s’en trouvera renforcé, et sécurité comme libertés reposeront sur des bases plus solides.
En conclusion, la Police centrée sur l’humain, bien que lueur d’espoir d’une époque révolue, doit rester un héritage guide pour l’avenir. Il est désormais gravé dans les mémoires que la plus grande force d’un État réside dans sa capacité à gagner son propre peuple.
*Le Dr Mustafa Dönmez, commissaire à la retraite, est diplômé de l’Académie de police turque en 1996. Il a servi 20 ans dans diverses unités avant de prendre sa retraite en 2016 avec le grade de commissaire principal. Il a brièvement travaillé pour l’ONU (2006-2007), puis obtenu un master à l’Université de Cincinnati et un doctorat à l’Université de Floride centrale. Auteur de plusieurs livres dont Red and White Love I: A Passion for Liverpool FC, Beyoğlu Patrol et The Alternative Lives of Cristiano Ronaldo, il vit en Suisse.
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