« Puits de l’enfer » : une mère turque et sa fille luttent contre l’expansion d’une mine de charbon
Les points importants
- Une lutte familiale : Nejla et Esra Işık, mère et fille, résistent depuis près de dix ans à l’expansion d’une mine de lignite qui dévore leurs terres et leurs forêts.
- Répression et expropriations : Esra a été emprisonnée 42 jours pour avoir protesté contre une expropriation d’urgence ordonnée par le président Erdoğan, tandis que les villageois menacent de s’immoler.
- Un paradoxe climatique : Alors que la Turquie accueille la COP31 à Antalya pour promouvoir les énergies renouvelables, le gouvernement soutient l’expansion du charbon via des permis miniers et des expropriations.
Près de son village du sud-ouest de la Turquie, Nejla Işık traverse ce qu’il reste de la forêt d’Akbelen, s’arrêtant pour regarder la mine de charbon dont elle et sa fille combattent l’expansion depuis près de dix ans.
« Nous l’appelons le puits de l’enfer », déclare cette militante de 48 ans, chef du village d’İkizköy, qui compte 70 maisons.
Lorsque le sommet climatique des Nations unies, la COP31, débutera lundi à Antalya, sur la côte méditerranéenne de la Turquie, le pays hôte espère promouvoir les énergies renouvelables et l’électrification.
Mais ceux qui cherchent à attirer l’attention sur un autre aspect de l’histoire ne sont pas les bienvenus.
Işık et sa fille Esra, 26 ans, protestent contre les projets miniers qui consomment les terres de la province sud-ouest de Muğla, à plusieurs centaines de kilomètres à l’ouest d’Antalya.
Ensemble, elles mènent le combat contre YK Enerji, qui veut étendre sa mine de lignite et augmenter la capacité de production de ses deux centrales électriques au charbon.
Plusieurs procès ont été intentés contre l’entreprise, propriétaire de la mine et d’une centrale électrique jouxtant leur village.
D’autres actions visent la présidence turque, après un décret ordonnant l’expropriation d’urgence de 679 parcelles de terre, signé par le président Recep Tayyip Erdoğan en janvier.
« Le village de ma grand-mère a été rayé de la carte à cause de la mine. Celui de mon père a été détruit. Nous sommes une famille déracinée depuis trois ou quatre générations, et nos terres ont été pillées », explique Esra, vêtue d’un pantalon ample et d’un gilet rouge traditionnel.
Leur activisme n’est pas passé inaperçu.
La police a arrêté Esra le 31 mars alors qu’elle protestait contre une visite de responsables concernant une décision d’expropriation d’urgence touchant six villages.
Elle a été incarcérée dans l’attente de son procès pour « entrave à l’exercice des fonctions d’un agent public ».
« J’ai passé 42 jours en prison. Mon arrestation a donné une nouvelle dimension à notre lutte, en Turquie mais aussi dans le monde », a-t-elle déclaré à l’AFP.
Elles ne sont pas les seules à se battre : des habitants se réunissent pour discuter de la suite.
Parmi eux, Aytaç Yakar, 56 ans, femme au foyer, a été forcée de fuir son village natal d’Işikdere lorsqu’il a été englouti par une mine en 2018.
Ellle s’est installée ailleurs, mais sa nouvelle maison fait aujourd’hui face au même sort.
« Es-ce que j’ai l’air d’un oiseau migrateur ? » demande-t-ellle.
« Ils ne peuvent pas jouer avec ma maison, ma terre et mon pays. Si je dois, je m’arrose d’essence et je m’immole dans ma propre maison. Mais je ne la quitterai pas ! »
Alors que des scientifiques, experts et chefs d’État se réunissent à Antalya pour discuter du réchauffement climatique et des moyens de le ralentir, des milliers d’activistes y assisteront aussi pour se faire entendre.
Mais Nejla et Esra resteront chez elles pour protéger leurs terres.
« Je ne peux pas quitter mon village. Le tribunal a rejeté notre appel contre les expropriations et nous ne savons pas ce que l’entreprise va faire maintenant », explique Nejla.
« Je n’irai pas à la COP alors que l’on sait déjà qu’ils ne nous écouteront pas, tandis que mon village brûle ici », a-t-elle déclaré.
En vertu d’une loi adoptée en 2025, la Turquie a multiplié les permis miniers, ouvrant des zones protégées – dont des oliveraies – à l’exploitation minière.
Leurs maisons, les tombes de leurs proches, les oliviers et leurs terres risquent d’être « arrachés de nos mains », déclare Nejla Işık, pointant la zone sur une carte.
Tous les villageois ne s’opposent pas à la mine, notamment ceux employés par YK Enerji, qui affirme fournir de l’énergie à plus de 2 millions de foyers par jour.
« La centrale thermique crée des emplois pour 70 % de mon village », explique un travailleur qui a requis l’anonymat.
YK Enerji a défendu le projet en invoquant les besoins de la Turquie en matière de sécurité énergétique.
« Pour que la production d’énergie se poursuive, nous devons accéder à de nouveaux gisements. Comme la quantité de charbon extraite des sites actuels diminue, les efforts pour sécuriser de nouvelles réserves sont importants », a déclaré Ahmet Eyidoğan, directeur général de YK Enerji, à l’AFP.
Les terres seraient restaurées en replantant des espèces adaptées, et les « centres de villages, mosquées, écoles et tombes » seraient épargnés, a-t-il ajouté, précisant que les propriétaires fonciers se verraient proposer des parcelles « alternatives » plus éloignées.
YK Enerji, co-propriété de Limak Holding et IC Holding, tous deux « supporters climatiques » officiels de la COP31, soutient l’objectif de « neutralité carbone » de la Turquie, a-t-il dit.
Si « les investissements dans les énergies renouvelables sont essentiels », la transition énergétique de la Turquie « doit être menée de manière planifiée et progressive », a-t-il ajouté.
© Agence France-Presse
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Turkish Minute.
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