Témoignages inédits : Ce qu’il s’est vraiment passé lors du prétendu putsch en Turquie
Les points importants
- Un contre-récit face à la version officielle : Le documentaire donne pour la première fois la parole à des militaires présents au Quartier général de la Gendarmerie lors du coup d'État manqué du 15 juillet 2016. Ils affirment avoir été piégés par une fausse alerte terroriste et n'avoir jamais attaqué de civils ni cherché à mener un putsch.
- Des purges planifiées et des violences systémiques : Les témoins dénoncent l'existence de listes noires préétablies par le pouvoir pour mener les purges bien au-delà des actes réels commis cette nuit-là. Ils révèlent également un ordre d'exécution global (« Tuez-les tous ») , des cas d'exécutions après reddition et des tortures physiques et psychologiques sévères en détention.
- Une machination judiciaire et une preuve balistique majeure : L'instruction est accusée d'avoir dissimulé ou falsifié les vidéos de surveillance pour condamner les soldats. Pourtant, le tribunal lui-même a validé les expertises balistiques qui prouvent formellement qu'aucun des civils tués ce soir-là n'a été victime des armes des militaires accusés.
À l’occasion du dixième anniversaire de la prétendue tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, un documentaire choc intitulé « Beştepe » vient de voir le jour. Pour la première fois, ce film donne la parole directe aux témoins oculaires afin de retracer les événements survenus cette nuit-là au sein du Quartier général de la Gendarmerie à Ankara. Il lève également le voile sur le traitement des soldats après les événements, les tortures systématiques et les graves zones d’ombre judiciaires qui ont entouré le procès du Quartier général.
Le documentaire bouscule frontalement le récit officiel orchestré par le gouvernement turc. À travers les récits de soldats présents sur place et d’officiers limogés par décret-loi (KHK), il documente des cas d’exécutions de militaires ayant pourtant déposé les armes, des séances de torture physiques et psychologiques extrêmes en détention, ainsi que la dissimulation ou la falsification de preuves cruciales par l’accusation.
L’engrenage : une fausse alerte terroriste
Selon les témoignages recueillis, la majorité des militaires présents au Quartier général ce soir-là menaient leur routine quotidienne. Ils ont soudainement été rappelés à leur unité à la suite d’un ordre de mission couplé à une alerte antiterroriste imminente. Ce n’est qu’une fois piégés à l’intérieur du bâtiment qu’ils se sont rendu compte qu’ils étaient projetés, malgré eux, au cœur du chaos du 15 juillet.
« Ce soir-là, vos actes n’importaient pas. Seule comptait votre présence sur les listes »
L’une des interventions les plus marquantes du documentaire est celle de l’ancien capitaine de gendarmerie Ümit Berber (limogé par décret KHK). Il affirme que les purges massives et les enquêtes judiciaires déclenchées après la tentative de coup d’État n’avaient aucun lien avec le comportement réel des individus cette nuit-là. Selon lui, les procédures reposaient sur des listes noires de suspects établies bien à l’avance par le pouvoir :
« En réalité, ce que vous avez fait cette nuit-là n’avait aucune importance. Que vous soyez venu ou non, que vous ayez pris une arme ou pas… La seule question cruciale était : étiez-vous, oui ou non, sur leurs listes préétablies ? »
Le Quartier général était-il vraiment le centre névralgique des putschistes ?
Alors que la version officielle présente le Quartier général de Beştepe comme le centre opérationnel des putschistes, les témoins apportent un démenti catégorique. D’après eux, le bâtiment n’a jamais servi de base d’attaque : les soldats retranchés à l’intérieur n’ont ouvert le feu ni sur les forces de l’ordre à l’extérieur, ni sur les citoyens. Au contraire, le Quartier général a essuyé des tirs unilatéraux nourris. Les experts et les témoins soulignent par ailleurs que l’infrastructure, la configuration géographique et la fonction du site ne se prêtaient absolument pas à la direction d’un coup d’État militaire, contrairement aux affirmations officielles.
« Tuez-les tous »
Le documentaire révèle une information capitale concernant un ordre d’exécution global donné cette nuit-là. En se référant directement aux déclarations ultérieures des dirigeants de la Gendarmerie de l’époque et de certaines figures politiques, le capitaine Ümit Berber explique qu’aucune sommation ni aucun appel à la reddition n’ont été lancés avant d’ouvrir le feu. Un ordre explicite de « ne faire aucun survivant » (hepsini öldürün) avait été émis à l’encontre des occupants du Quartier général.
C’est dans ce contexte que le film revient sur le sort tragique du capitaine Yasin Özdemir, abattu au matin du 16 juillet devant les grilles du Quartier général alors qu’il venait de se rendre pacifiquement.
Manipulation des preuves et dissimulation de vidéos
Les enquêtes et l’instruction judiciaire menées après le 15 juillet font l’objet de vives critiques dans le film. Lors des entretiens et des plaidoiries à l’audience, il est formellement souligné que les enregistrements des caméras de surveillance — qui auraient pu prouver l’innocence des soldats accusés — ont été délibérément dissimulés et non présentés au tribunal. De plus, les vidéos de surveillance fournies à la cour présentaient de graves falsifications et altérations, tandis que d’autres séquences visuelles clés n’ont jamais été examinées par les juges.
Les rôles controversés d’Arif Çetin et Turgut Aslan
Pour les chercheurs et historiens, le documentaire met également sur la table les positions hautement controversées et discutées de deux acteurs clés de cette nuit-là :
- Le général d’armée Arif Çetin (alors chef des opérations de la Gendarmerie).
- Turgut Aslan (alors chef du département de la lutte antiterroriste).
Des tortures systémiques documentées
Le film consacre une partie importante aux violences physiques et psychologiques extrêmes infligées aux militaires dès le début des arrestations. Le lieutenant-médecin Osman Elmalıca (KHK) livre un témoignage glaçant et détaillé sur les tortures systématiques subies en cellule. Ces accusations de violations des droits humains sont solidement étayées dans le documentaire par les enregistrements officiels du système vidéo des tribunaux (SEGBİS), où les soldats ont consigné de manière factuelle les les sévices endurés.
Un verdict paradoxal : aucun civil tué par les soldats condamnés
Le procès du Quartier général de la Gendarmerie s’est soldé par un bilan extrêmement lourd : sur 244 militaires jugés, 86 personnels de gendarmerie ont écopé d’une peine de prison à perpétuité aggravée, et 35 autres de la perpétuité simple.
Pourtant, la décision finale du tribunal vient confirmer scientifiquement les thèses du documentaire. À la suite des analyses balistiques approfondies ordonnées durant l’enquête, la cour a officiellement acté qu’aucune des morts civiles survenues ce soir-là n’était imputable aux tirs provenant des armes des militaires accusés. Les civils ont perdu la vie sous des balles dont l’origine n’a pas été attribuée aux condamnés.
Dix ans après, la nuit du 15 juillet 2016 demeure une fracture majeure de la Turquie contemporaine. En s’appuyant sur les archives des tribunaux et les voix étouffées des acteurs de terrain, le documentaire « Beştepe » apporte des pièces historiques indispensables pour éclairer les zones d’ombre de la version officielle.
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