Too Good to Be True ?
Les points importants
- Le poids stratégique croissant de la Turquie : Ankara parvient à maintenir des relations avec des acteurs pourtant concurrents, de la Russie et de l’Ukraine à l’OTAN et à l’Organisation de coopération de Shanghai. La dissolution du PKK et l’intégration des FDS dans l’armée syrienne renforcent également la position turque.
- La fragilité liée à Israël et au facteur Trump : L’influence croissante de la Turquie en Syrie crée un nouveau terrain de tension avec Israël. La bonne relation entre Erdoğan et Trump constitue aujourd’hui un avantage, mais un changement d’attitude de Trump, son affaiblissement politique ou son départ de la Maison-Blanche pourraient rapidement compliquer la situation.
- Le risque d’un excès de confiance : L’exemple de Nasser avant la guerre de 1967 rappelle qu’une succession de succès peut conduire à de mauvais calculs. La Turquie bénéficie aujourd’hui d’un contexte favorable, mais la solidité de ses équilibres entre Washington, Moscou, l’OTAN, la Syrie et les autres acteurs régionaux reste incertaine.
Vue de l’extérieur, la politique étrangère turque semble traverser une période étonnamment favorable.
Il y a encore quelques années, la Turquie était souvent décrite comme diplomatiquement isolée. Aujourd’hui, elle est devenue un pays dont plusieurs acteurs concurrents ont besoin en même temps. Sans rompre complètement avec l’Occident, elle maintient des relations étroites avec la Russie et la Chine ; tout en coopérant avec l’Ukraine, elle garde ses canaux ouverts avec Moscou ; au Moyen-Orient, elle s’impose de nouveau comme un acteur de premier plan.
À cela s’est ajouté l’accord de défense commune signé à La Mecque entre la Turquie, l’Arabie saoudite et le Pakistan. Plus significatif encore, Donald Trump, loin de s’en inquiéter, l’a ouvertement soutenu.
En Syrie, les FDS, que le gouvernement turc considérait depuis des années comme l’un de ses principaux problèmes de sécurité, ont annoncé leur dissolution en tant que force militaire indépendante et engagé leur intégration dans l’armée syrienne.
En résumé, le tableau paraît particulièrement favorable à Ankara. Mais c’est précisément à ce moment qu’une question s’impose : tout va-t-il réellement aussi bien ?
Ou la situation est-elle trop belle pour être vraie ?
Une Turquie capable de parler à tout le monde
L’un des principaux succès de la diplomatie turque ces dernières années a été de préserver sa marge de manœuvre entre des puissances pourtant opposées.
Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Ankara n’a ni rompu avec Moscou ni détérioré ses relations avec Kiev. Tout en poursuivant sa coopération militaire avec l’Ukraine, elle a maintenu avec la Russie des liens économiques, énergétiques et politiques.
La récente visite de Recep Tayyip Erdoğan au Kirghizstan à l’occasion d’une réunion de l’Organisation de coopération de Shanghai montre que cette politique se poursuit.
Dans le même temps, l’importance de la Turquie au sein de l’OTAN ne cesse de croître.
En Europe, la menace sécuritaire russe est perçue avec une inquiétude grandissante. Les dépenses de défense augmentent et les pays européens cherchent à renforcer leurs capacités militaires. Dans ce contexte, la valeur stratégique de la Turquie progresse naturellement : elle contrôle les détroits ouvrant sur la mer Noire, dispose de l’une des plus grandes armées de l’OTAN et a considérablement développé son industrie de défense ces dernières années.
Un gain important en Syrie
Le deuxième grand changement favorable à Ankara s’est produit en Syrie.
Depuis des années, la Turquie considère les YPG, qui constituent l’ossature des FDS, comme la branche syrienne du PKK. Elle voit dans l’émergence d’une structure kurde armée et autonome le long de sa frontière une menace directe pour sa sécurité nationale.
Aujourd’hui, après le PKK, les FDS ont à leur tour annoncé leur dissolution en tant que force militaire indépendante et leur intégration dans l’armée syrienne.
Ce n’est pas un développement que l’on peut minimiser.
Il y a encore quelques années, les FDS bénéficiaient du soutien américain, contrôlaient un vaste territoire et avaient mis en place leur propre structure militaire et administrative. Aujourd’hui, cette même organisation annonce la fin de son existence militaire indépendante.
Pour Ankara, il s’agit d’un gain stratégique important.
Mais là encore, la prudence reste nécessaire.
La dissolution annoncée des FDS ne signifie pas nécessairement la disparition totale de leur appareil militaire. D’importants désaccords subsistent entre Damas et les représentants kurdes sur les modalités d’intégration des anciennes unités des FDS dans l’armée syrienne.
Les forces kurdes souhaitent que leurs combattants rejoignent la nouvelle armée tout en conservant, autant que possible, la cohésion de leurs unités actuelles. Des désaccords persistent également sur le contrôle de la sécurité dans des zones majoritairement kurdes comme Kobané, sur la taille des futures brigades kurdes et sur le devenir des YPJ, les unités féminines.
La question ne se résume donc pas à faire disparaître l’étiquette « FDS ». Ce qui importe, c’est de savoir quelle part de l’ancienne structure militaire pourra continuer à exister sous de nouveaux noms et dans de nouveaux cadres institutionnels.
Par ailleurs, tous les mouvements armés kurdes de la région ne suivent pas la même trajectoire. Le PJAK, actif en Iran, a clairement déclaré que la décision de dissolution du PKK ne le concernait pas et qu’il poursuivrait ses activités.
La fin de la lutte armée du PKK en Turquie et l’intégration des FDS dans les nouvelles institutions syriennes ne signifient donc pas la disparition de tous les mouvements armés kurdes de la région.
Le tableau est favorable à Ankara, mais il n’est pas encore définitif. La dissolution du PKK et la transformation des FDS permettent à la Turquie d’atteindre une partie importante des objectifs qu’elle poursuit depuis des années. Mais la manière dont ces organisations préserveront éventuellement leurs cadres et leurs capacités militaires, ainsi que le rôle futur de groupes comme le PJAK en Iran, restent des questions ouvertes.
Le facteur israélien
Face à ce tableau favorable, le principal risque qui se dessine est Israël.
Depuis quelque temps, les tensions entre la Turquie et Israël se manifestaient surtout par des déclarations particulièrement dures. Mais le bombardement, le 18 août, de la base aérienne militaire d’Abou Douhour en Syrie par Israël semble avoir marqué une nouvelle étape.
Cette fois, Benjamin Netanyahu a lui-même indiqué que le message adressé par Israël visait aussi la Turquie.
Le fait que cette attaque soit intervenue immédiatement après l’apparition d’informations sur des projets turcs de rénovation de la base et de développement de capacités militaires sur place est particulièrement significatif.
Pour la première fois, Israël a cherché à fixer par la force une limite directe à la marge de manœuvre turque en Syrie.
Il faut ici rappeler le mode d’action général d’Israël.
Lorsqu’il estime qu’un acteur représente une menace pour sa sécurité, Israël a montré qu’il n’hésitait pas à employer la force militaire. De l’Iran au Liban, de la Syrie au Yémen, les exemples ne manquent pas.
Il serait donc excessivement optimiste de penser que, si la présence turque en Syrie venait à être perçue par Israël comme une véritable menace stratégique, les tensions resteraient nécessairement limitées à des déclarations diplomatiques.
L’une des clés : Trump
L’un des principaux atouts du pouvoir d’Erdoğan dans cette configuration réside dans la relation qu’il a construite avec Donald Trump.
Le soutien de Trump à l’accord de La Mecque en est un exemple important.
Mais cette situation constitue également une réelle fragilité pour la Turquie.
Dans quelle mesure cet équilibre repose-t-il sur une politique structurelle de l’État américain, et dans quelle mesure dépend-il de la relation personnelle entre Trump et Erdoğan ?
Si le second facteur est déterminant, un changement d’attitude de Trump, une perte d’influence politique ou, plus simplement, son départ de la Maison-Blanche pourraient rendre la situation beaucoup plus complexe pour Ankara.
Rien ne garantit qu’une administration américaine post-Trump chercherait à maintenir le même équilibre dans une éventuelle confrontation entre Israël et la Turquie.
Ankara ne s’appuie donc pas seulement sur ses capacités militaires, économiques et diplomatiques. Elle bénéficie également d’une conjoncture politique favorable à Washington.
Cela signifie que le tableau actuel est peut-être plus fragile qu’il n’y paraît.
La leçon de Nasser
À ce stade, un exemple historique vient à l’esprit.
Le président égyptien Gamal Abdel Nasser fut un temps le dirigeant incontestablement le plus populaire du monde arabe.
Il cherchait à mener une politique indépendante de l’Occident, développait ses relations avec l’Union soviétique et tentait de faire de l’Égypte une grande puissance régionale. Son influence politique dans le monde arabe était considérable.
Pendant un temps, tout semblait lui réussir.
Puis vint la guerre de 1967, dans un contexte où la montée en puissance régionale de l’Égypte était de plus en plus perçue par Israël comme une menace stratégique.
Le résultat fut une lourde défaite pour l’Égypte.
Nasser resta au pouvoir, mais cette défaite porta un coup sévère à son projet politique. Durant les dernières années de sa vie, il n’était plus le dirigeant incontesté d’un monde arabe en pleine ascension, mais un homme contraint de gérer les conséquences d’une défaite majeure.
La Turquie d’aujourd’hui n’est évidemment pas l’Égypte de Nasser. La Turquie reste un acteur essentiel de l’alliance occidentale.
Mais il existe malgré tout une leçon à en tirer : une succession de succès peut parfois nourrir chez les dirigeants un excès de confiance.
Et certaines des erreurs les plus dangereuses en politique étrangère sont précisément commises dans ces moments-là.
Indispensable à l’extérieur, toujours plus autoritaire à l’intérieur
La situation actuelle de la Turquie présente donc un contraste saisissant.
Sur le plan intérieur, le pays évolue vers un régime de plus en plus autoritaire, qui réduit sans cesse l’espace laissé aux forces d’opposition et consolide un pouvoir de plus en plus personnel. La fragilité économique peut également être considérée comme l’une des conséquences de cette évolution.
À l’extérieur, pourtant, le même pouvoir cherche à devenir indispensable au plus grand nombre d’acteurs possible, tout en poursuivant une politique d’équilibre.
À l’Occident, il rappelle que la Turquie est nécessaire face à la Russie et au Moyen-Orient.
Il maintient ses relations avec Moscou.
Il ouvre de nouveaux canaux avec la Chine.
Il poursuit sa coopération avec l’Ukraine.
Il construit un nouveau dispositif de défense avec l’Arabie saoudite et le Pakistan.
Il exerce une influence importante sur le nouveau pouvoir syrien.
Et il entretient des relations étroites avec l’administration Trump.
Il faut reconnaître que, surtout depuis 2022, cette politique a largement porté ses fruits.
Mais dès lors qu’Ankara cherche également à élargir son influence régionale, une question demeure : combien de temps pourra-t-elle maintenir simultanément autant d’équilibres, parfois contradictoires ?
Car les évolutions qui renforcent la Turquie créent aussi de nouveaux risques et de nouvelles oppositions.
Plus son influence augmente en Syrie, plus les frictions avec Israël se multiplient.
Plus elle maintient sa proximité avec la Russie, plus elle teste les limites de sa position au sein de l’OTAN.
L’affaiblissement des FDS constitue un avantage important pour Ankara, mais il ne signifie pas que la question kurde en Syrie a disparu.
Et au-dessus de tout cela plane le facteur Trump à Washington.
Pour l’instant, la plupart des éléments jouent en faveur d’Ankara.
Mais en politique étrangère, les périodes les plus dangereuses ne sont parfois pas celles où tout va mal.
Ce sont celles où tout va trop bien.
Pour l’instant, la plupart des éléments jouent en faveur d’Ankara. Mais plus la Turquie cherche à s’imposer comme l’une des puissances centrales de la région, plus l’équilibre devient difficile à maintenir.
Tout dépendra de sa capacité à préserver simultanément ses relations avec Washington, Moscou, l’OTAN, Damas et, indirectement, Israël. Tant que ces équilibres tiennent, la stratégie peut continuer à produire des résultats. Mais il suffirait que l’un d’eux se rompe pour que le tableau change très rapidement.
Et vous, qu'en pensez-vous ?


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