Un Camerounais maltraité par la police à l’aéroport d’Istanbul dans une Turquie d’Erdogan où l’impunité règne
Abdullah Bozkurt/Stockholm
Un passager africain en transit en Turquie vers sa destination finale a subi de graves violences policières, une détention illégale, des coups et une expulsion forcée vers un pays tiers. Pourtant, sa lutte de cinq ans pour la justice a échoué sur tous les fronts, les procureurs et autorités protégeant les responsables de toute réelle sanction.
Emmanuel Fosso Someon Chedjou, citoyen camerounais et voyageur sans histoire en partance pour Dubaï, a été interpellé par la police turque et soumis à un traitement dégradant, des violences physiques et une détention illégale à l’aéroport d’Istanbul. Son cas illustre tragiquement comment les abus policiers sont normalisés, minimisés et restent impunis sous le régime autoritaire du président Recep Tayyip Erdogan, même lorsque ces violations sont filmées et confirmées par la justice.
Le 21 janvier 2020, Chedjou voyageait avec Turkish Airlines (THY) du Cameroun vers Dubaï pour affaires. Durant une escale de huit heures, il souhaitait faire des achats duty-free en passant de la zone de transit au hall principal. Mais la police aéroportuaire l’a accusé d’utiliser de faux documents.
Classé « passager inadmissible » (INAD) – procédure normalement brève et non punitive – il s’est vu présenter un document en turc à signer. Refusant de parapher un texte qu’il ne comprenait pas, les violences ont commencé. Détenu plusieurs jours sans mandat, il a subi deux tentatives d’expulsion forcée les 24 et 27 janvier.

Lors de la première tentative, l’équipage a refusé d’embarquer ce passager couvert de sang et visiblement maltraité, exigeant des soins médicaux. Ramené au centre de rétention, il a été à nouveau battu. Dans leurs dépositions, le commandant de bord et l’équipage ont affirmé que Chedjou représentait un risque après avoir crié pour protester.
Dans sa plainte déposée via l’ambassade turque à Yaoundé, Chedjou a décrit l’escalade des violences : avant la seconde tentative d’expulsion, il a été ligoté dans du film étirable, bâillonné, attaché presque nu à un fauteuil roulant et placé de force au fond de l’appareil.
Après avoir réussi à retirer le ruban adhésif de sa bouche et appelé à l’aide, des passagers sont intervenus et le pilote a refusé de décoller face aux protestations. Le 30 janvier, les autorités l’ont finalement expulsé non vers le Cameroun mais vers le Nigeria, le laissant sans ressources.
Des vidéos montrent Chedjou presque nu, immobilisé dans du plastique, suppliant de l’aide tandis qu’un policier en civil tient un rouleau de ruban adhésif. Malgré ces preuves, le parquet d’Istanbul a classé l’affaire en septembre 2020, estimant la force policière « justifiée » tout en reconnaissant l’illégalité du film étirable.
Les procureurs ont aussi argué de l’absence de certificat médical, occultant le fait que la police n’avait jamais conduit Chedjou à l’hôpital. Ce schéma reflète une pratique systémique en Turquie où les victimes de torture sont privées de preuves médicales, permettant à ces violences de rester impunies sous le régime Erdogan.
Un recours de l’avocat de Chedjou a été rejeté le 20 novembre 2020, clôturant définitivement l’enquête pénale. Une enquête administrative ouverte sous la pression médiatique n’a été qu’une formalité, permettant aux autorités turques d’afficher une réaction sans sanctionner réellement les responsables.

Le 10 juin 2020, le ministère turc de l’Intérieur a infligé des retenues de salaire équivalant à 11 jours de travail (environ 300 dollars) à trois policiers pour usage illégal de la force – une sanction dérisoire au regard des faits. Un quatrième agent a été réprimandé pour avoir tenté de convaincre l’équipage d’embarquer Chedjou ligoté.
Si la justice pénale a échoué, les tribunaux administratifs ont partiellement donné raison à Chedjou. En juin 2022, le tribunal d’Istanbul a reconnu que son traitement « incompatible avec la dignité humaine » justifiait 75 000 livres de dommages moraux, somme réduite à 25 000 livres (moins de 1 500 dollars) en appel.
Décision de la Cour constitutionnelle turque concernant les violences infligées au ressortissant camerounais à l’aéroport d’Istanbul :
Le 29 juillet 2025, la Cour constitutionnelle a finalement statué que les droits fondamentaux de Chedjou avaient été violés, ordonnant la réouverture de l’enquête et le versement de 200 000 livres (5 000 dollars) de dommages. Mais l’impact concret de cette décision reste incertain dans un système judiciaire où les arrêts de la Cour constitutionnelle sont souvent ignorés.
Pour les défenseurs des droits, cet arrêt révèle un échec structurel : sous Erdogan, la torture et les mauvais traitements policiers sont normalisés par une justice politisée. Même reconnues, ces violations débouchent rarement sur des sanctions effectives, laissant les victimes sans véritable recours.
Pour Chedjou, cette décision apporte une reconnaissance tardive – mais pas la justice. Les policiers responsables restent en liberté, n’ayant subi qu’une tape sur la main. La nouvelle enquête ordonnée a peu de chances d’aboutir à des poursuites, perpétuant l’impunité des violences policières en Turquie.
Vidéo des violences infligées au citoyen camerounais Emmanuel Fosso Someon Chedjou par la police turque, diffusée sur les réseaux sociaux :




