Un critique d’Erdoğan expulsé de Norvège interpellé à l’aéroport d’Istanbul
Levent Kenez/Stockholm
Un enseignant turc dont la demande d’asile politique en Norvège a été rejetée et qui faisait apparemment l’objet d’une enquête en Turquie a été interpellé par la police aéroportuaire à son arrivée à Istanbul.
Mahmut Örücü, professeur d’arts visuels de 41 ans et père de trois enfants, avait quitté la Turquie en 2020 en traversant le fleuve Evros entre la Grèce et la Turquie pour échapper à une arrestation et à un procès inéquitable en raison de son affiliation présumée au mouvement Gülen, un groupe opposé au président islamiste turc Recep Tayyip Erdogan.
Erdogan a qualifié le mouvement Gülen d' »Organisation terroriste » suite aux enquêtes pour corruption de décembre 2013 qui l’ont mis en cause, lui, les membres de sa famille et ses associés commerciaux et politiques dans un contournement des sanctions contre l’Iran. Il a accusé feu Fethullah Gülen, inspirateur du mouvement, d’avoir initié ces enquêtes, accusation que Gülen a toujours niée.
Le gouvernement turc accuse également le mouvement Gülen d’avoir orchestré la tentative de coup d’État controversée du 15 juillet 2016. Le mouvement dément fermement toute implication.
Les autorités turques considèrent comme preuves suffisantes d’appartenance à une organisation terroriste des activités telles qu’avoir un compte à la Bank Asya affiliée au mouvement Gülen, travailler dans une école liée au mouvement, s’abonner à ses publications, être membre d’un syndicat ou d’une autre institution liée au mouvement Gülen ou utiliser l’application de messagerie cryptée ByLock. Ces critères ont servi à identifier et arrêter des dizaines de milliers de sympathisants du mouvement Gülen.
Örücü est arrivé en Norvège le 24 septembre 2022 et a demandé l’asile politique. Sa requête a été rejetée par la Direction norvégienne de l’immigration (UDI) au motif qu’aucun mandat d’arrêt ni procédure judiciaire n’était en cours contre lui. Soutenant qu’il risquait toujours des poursuites en Turquie en raison de ses liens avec le mouvement Gülen et que des cas similaires avaient obtenu l’asile auparavant, Örücü a fait appel devant la Commission d’appel de l’immigration (UNE). Le 17 octobre 2024, l’UNE a rejeté son recours. Le même jour, elle a ordonné son expulsion avant le 17 octobre 2024. Sa demande d’être renvoyé en Grèce, pays par lequel il était arrivé, a également été refusée.
Document envoyé par l’UDI à Örücü confirmant le rejet de son recours. Örücü a expliqué à Nordic Monitor qu’avant son arrivée à Istanbul, il n’avait pas emporté certains documents et que son téléphone ayant été confisqué en Turquie, il n’avait accès qu’à ce document :
Örücü affirme qu’une procédure pour appartenance présumée au mouvement Gülen ouverte contre lui en 2016 et classée en 2018 a été utilisée dans la décision de l’UDI. Il estime être victime du durcissement de la politique migratoire norvégienne après 2024. Il souligne que le simple fait d’avoir travaillé au lycée Fatih de Darıca, affilié au mouvement Gülen, suffit pour être arrêté en Turquie, comme en témoignent les opérations policières quotidiennes visant les supposés membres du mouvement.

Sa femme et leurs trois enfants, ayant également fui la Turquie pour la Grèce en 2024, sont arrivés au Danemark le 17 novembre 2024 et y ont demandé l’asile. Espérant les rejoindre et obtenir un titre de séjour pour regroupement familial, Örücü s’y est rendu, a déposé une demande d’asile. Il a expliqué aux autorités danoises que ses publications sur les réseaux sociaux – son compte X ayant été suspendu – pouvaient donner lieu à des enquêtes en Turquie. Celles-ci l’ont invité à reformuler sa demande en Norvège. Le Danemark l’a finalement expulsé vers la Norvège.
Parallèlement, Örücü a sollicité l’aide de l’Organisation norvégienne pour les demandeurs d’asile (NOAS), qui a décliné. Dans une lettre du 3 avril 2025, le NOAS a estimé ne pas pouvoir l’assister, notant que l’UDI et l’UNE avaient rejeté sa demande au motif qu’il ne courait pas de risque réel de persécution, ajoutant qu’elle n’intervenait que dans les cas où un rejet pouvait être contesté.
Lettre du NOAS à Örücü indiquant que la décision négative à son encontre ne peut être modifiée :
Le 21 août 2025, Örücü atterrit à Oslo où la police norvégienne l’informe de son expulsion vers la Turquie. Il raconte qu’un officier d’origine turque, identifié par l’initiale S., parlant couramment turc, a déchiré sans les consulter les documents reçus au Danemark, affirmant qu’il n’en aurait plus besoin. Cet incident pourrait être vérifié via les caméras de surveillance.
Expulsé vers Istanbul avec l’officier S. et deux policiers norvégiens, Örücü se voit conseiller par S. de prétendre être en Norvège pour travailler s’il est interrogé, ajoutant qu’ils le suivraient et rédigeraient un rapport.
Ne possédant qu’un passeport turc expiré en 2023, Örücü est interpellé au contrôle frontière de l’aéroport d’Istanbul où on lui signifie l’existence d’un mandat d’arrêt. Il perd alors de vue les policiers norvégiens, probablement repartis le lendemain.
Interpellé à 00h15 le 22 août 2025, Örücü apprend qu’un mandat de détention a été émis contre lui le 8 mai 2025 par le tribunal pénal de paix de Kocaeli. Convoqué pour témoigner via visioconférence (SEGBİS) depuis l’aéroport sans avocat, il refuse d’abord, avant d’accepter après que la police lui promet une assistance juridique via le barreau d’Istanbul.
Document relatif à l’interpellation d’Örücü à l’aéroport, où la police aéroportuaire demande au tribunal de Kocaeli de prendre contact pour recueillir sa déposition :
Au tribunal, Örücü découvre qu’une nouvelle procédure pour appartenance à une organisation terroriste a été ouverte contre lui, basée sur ses publications sur les réseaux sociaux et son soutien présumé à des membres du mouvement Gülen. Le tribunal ordonne sa libération sous contrôle judiciaire, avec obligation de se présenter régulièrement au commissariat pendant l’examen de ses publications.
Un acte d’accusation du 25 septembre 2025 requiert 5 à 10 ans de prison pour appartenance à une organisation terroriste armée (article 314/3 du code pénal turc) et le maintien des mesures de contrôle. L’acte mentionne également ses messages de condoléances après le décès de Fethullah Gülen. Örücü déclare : « Je ne pense pas que mes publications constituent un crime. Je rejette ces accusations. »
Acte d’accusation contre Örücü demandant son emprisonnement pour appartenance à une organisation terroriste :
Vivant à Darıca (province de Kocaeli) et tentant de subsister comme réparateur d’ordinateurs, Örücü reçoit une convocation pour comparaître le 21 janvier 2026. La police l’informe oralement qu’il doit à nouveau témoigner devant le procureur. Après cette audition où son téléphone est saisi, craignant arrestation et mauvais traitements face à la répression croissante contre les sympathisants du mouvement Gülen, Örücü retraverse l’Evros le 10 novembre 2025 pour fuir en Grèce.
Le professeur d’arts visuels Mahmut Örücü est convoqué devant le tribunal le 21 janvier 2026 :
Arrêté par les autorités grecques au centre de rétention de Fylakio, Örücü est transféré en prison en raison d’une interdiction d’entrée dans l’espace Schengen imposée par la Norvège. Il est actuellement détenu à Xanthi, demandant une assistance juridique et affirmant risquer l’extradition vers la Turquie. Il précise à Nordic Monitor qu’un responsable de l’ONU en Grèce lui avait initialement promis une aide et un contact avec sa femme via le bureau onusien au Danemark, mais que ce rendez-vous n’a toujours pas eu lieu.

La répression contre les supposés membres du mouvement Gülen se poursuit sans relâche en Turquie. Lors d’une présentation budgétaire au parlement le 17 novembre 2025, le ministre de l’Intérieur Ali Yerlikaya a annoncé 3 258 opérations contre le mouvement depuis janvier. Ces raids sont régulièrement détaillés sur ses comptes sociaux.
L’espoir d’un procès équitable en Turquie s’amenuise, la justice étant sous le contrôle absolu du président Erdogan selon ses détracteurs. Les données récentes confirment ces craintes. Le rapport annuel 2024 de la Cour européenne des droits de l’homme place à nouveau la Turquie parmi les pays européens avec le plus de violations des droits humains.
Rapport documentant la tentative de piratage du compte Facebook d’Örücü par la police turque et la détection de contenus compromettants, incluant une photo d’Örücü avec son épouse, également professeure d’arts visuels :
Le rapport montre que la Turquie arrive en tête des pays avec le plus grand nombre de dossiers pendants devant la CEDH : 21 613 requêtes sur 60 350 au total, soit 35,8% du contentieux européen. Viennent ensuite la Russie (8 150 dossiers), l’Ukraine (7 700) et la Roumanie (3 850). Ce volume reflète l’ampleur des préoccupations en matière de droits humains dans le pays.
La Cour note que la Turquie a été maintes fois condamnée pour des manquements systémiques de son appareil judiciaire. De nombreux arrêts concernent des détentions provisoires prolongées, des poursuites politiques et des restrictions à la liberté d’expression. Le rapport souligne aussi l’usage persistant de la législation antiterroriste contre journalistes, opposants et défenseurs des droits comme tendance inquiétante.
Cet article a été traduit de sa version originale depuis le site Nordic Monitor.
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